Pour une Anthropologie des Échappées du Genre
L’obsédante taxinomie du genre, cette volonté séculaire de répartir l’humanité en deux camps distincts et complémentaires, n’a jamais réussi à épuiser la complexité du vivant. En marge, dans l’entre-deux, au-dessus ou en deçà de cette division, persiste une constellation de figures, d’états et de concepts qui en déjouent la rigidité.
Cette entrée de FLP ne vise pas un simple inventaire, mais l’élaboration d’une cartographie des liminalités, une archéologie des brèches par où les êtres ont toujours tenté de s’extraire du cadre binaire. L’identité " agenre " contemporaine apparaît alors comme la réactualisation, individualiste et sécularisée, d’une pulsion anthropologique profonde : exister en tant que tout, hors de la partition fondatrice.
I. Lexique des Liminalités : Un Vocabulaire Mondial de l’Ambiguïté
A. Rôles Socio-Rituels (Troisièmes Genres et Catégories Spécifiques)
Afab / Amab (anglais contemporain) : Acronyme pour "Assigned Female/Male at Birth ", soulignant la dimension assignée du genre, préalable à toute identité.
Ag (argot queer chinois) : Dérivé du mandarin " 同 " (tong, semblable), désignant une personne androgyne ou dont le genre est difficile à lire.
Ala’iti (Sāmoa) : Similaire à Fa’afafine, mais avec une nuance plus spécifique à un rôle familial et communautaire.
Baklâ / Bayot (Philippines) : Termes locaux pour des hommes féminins ou des personnes assignées hommes à la naissance ayant un rôle de genre féminin, souvent avec une dimension spirituelle ou comédienne.
Calabai & Calalai (Bugis, Indonésie) : Catégories complémentaires aux Bissu. Les Calabai (assignés hommes, vivant comme des femmes) et les Calalai (assignées femmes, vivant comme des hommes) montrent que le système bugis reconnaît cinq genres.
Chhawchhadā / Chhakka (Népal, Inde du Nord) : Termes locaux pour les Hijras ou personnes du troisième genre.
Femminiello (Naples, Italie) : Figure historique et culturelle, souvent assignée homme à la naissance, occupant un rôle social féminin spécifique, intégrée dans les traditions populaires.
Kathoey (Thaïlande) : Terme large désignant généralement des personnes transgenres ou femmes trans, occupant une place sociale complexe et visible.
Khanith (Oman) : Catégorie d’hommes qui adoptent des manières et des rôles partiellement féminins, et peuvent entretenir des relations avec des hommes, dans un cadre social traditionnel reconnu.
Koekchuch (Itelmènes, Kamtchatka) : Chamanes assignés hommes à la naissance qui vivaient comme des femmes et épousaient des hommes, avant la répression soviétique.
Māhū (Hawaï, Tahiti) : Personne au genre intermédiaire ou variant, historiquement respectée comme gardienne de savoirs (danse, généalogie). Le terme connaît une réappropriation positive.
Mashoga (Swahili, Afrique de l'Est) : Terme pour des hommes efféminés ou travestis, occupant parfois des rôles rituels.
Métis / Lhamana (peuples Diné/Navajo) : Termes historiques pour des personnes two-spirit, incarnant des rôles et des esprits masculins et féminins.
Muxe (variante orthographique de Muxes).
Nádleehi / Dilbaa (Diné/Navajo) : Termes spécifiques pour les personnes two-spirit : Nádleehi (assigné homme, incarnant l'esprit féminin), Dilbaa (assignée femme, incarnant l'esprit masculin).
Ninpi (Japon ancien) : Terme historique évoquant une " personne douce ", parfois utilisé pour décrire des hommes aux manières féminines.
Palao’ana (îles Marquises) : Rôle similaire au Māhū.
Sipiniq (Inuit) : Concept d’un enfant considéré comme ayant changé de genre dans le ventre maternel, souvent reconnu à la naissance par des signes.
Travesti (Amérique latine) : Terme identitaire fort pour des personnes assignées hommes à la naissance qui s’identifient et expriment un genre féminin, souvent sans désir de chirurgie de réattribution.
Tumtum (Loi juive rabbinique/Talmud) : Terme désignant une personne dont le sexe est indéterminé ou caché, constituant une catégorie juridique à part entière avec ses propres règles.
Waria (Indonésie) : Contraction de Wanita (femme) et Pria (homme), désignant des personnes assignées hommes à la naissance qui vivent comme des femmes.
X-gender (Japon contemporain) : Terme non-binaire populaire, évoquant un genre " X ", inconnu ou indéfini.
B. Figures Historiques, Marginales et Littéraires (Occident)
Bardache (XVIe-XVIIIe s.) : Jeune homme dans un rôle passif homoérotique, figure trouble ni homme ni femme.
Éphèbe / Ganymède (Grèce antique) : L’adolescent aimé par un homme plus âgé occupait une position genrée ambiguë, entre masculinité achevée et féminité attribuée.
Eunuque (Empires perse, byzantin, chinois) : Par la castration, sorti du système reproductif, l’eunuque pouvait accéder à des espaces interdits (gynécées) et à un pouvoir politique, dans un statut dégenré par la chirurgie.
Fricatrices / Tribades (Ancien Régime) : Termes juridiques et médicaux désignant les femmes ayant des relations avec d’autres femmes, perçues comme usurpatrices d’un rôle masculin, et donc hors de leur genre assigné.
Inverti(e) (fin XIXe-XXe s., psychiatrie) : Catégorie pathologisante définissant une " âme de femme dans un corps d’homme " et vice-versa, première formalisation médicale de la transidentité.
Mollasson / Pékin (argot historique) : Hommes jugés lâches ou efféminés, exclus de la fraternité virile.
Sodomite (droit canon) : Figure du pécheur défini par un acte, dont la pratique était censée corrompre et dénaturer son statut genré.
C. Transitions Sociales par l’Âge, l’État ou le Vœu
Anachorète / Reclus(e) (Christianisme) : Par le retrait du monde et la mortification, extinction des signes sociaux du genre.
Bagosse (argot français historique) : Vieille femme considérée comme asexuée.
Beard / Barbe (argot queer anglophone/francophone) : Partenaire de convenance utilisé pour dissimuler son orientation ou son identité de genre.
Beguine (Moyen Âge européen) : Femme pieuse vivant en communauté sans vœux perpétuels, échappant au double joug du mari et du cloître.
Damnabit (vieux français) : Juron (" que Dieu le damne ") appliqué par moquerie à des hommes jugés insuffisamment virils.
Matrone / Anus (Rome antique) : Femme âgée et ménopausée, dont l’autorité sociale transcende le genre.
Sannyasi(ni) / Renonçant(e) (Hindouisme, Bouddhisme) : Ascète ayant abandonné tous les attachements mondains, y compris l’identité de genre, symbolisée par le vêtement ocre.
Vestale (Rome) : Vierge consacrée, dont le corps et la sexualité sont retirés de l’économie matrimoniale pour servir l’État, dans un statut sacralement neutre.
Vieille Fille / Catherinette (sociétés traditionnelles) : Femme célibataire après l’âge nubile, occupant une position sociale ambiguë, ni épouse ni mère.
D. Concepts Philosophiques, Mystiques et Linguistiques
Aïon (Gnosticisme) : Éon, entité éternelle et souvent androgyne dans les systèmes cosmologiques.
Apatheia (Stoïcisme) : Extinction des passions, menant à une forme de neutralité ontologique.
Ardhanarishvara (Hindouisme) : Divinité composite mi-Shiva (mâle) mi-Parvati (femelle), symbole de l’unité cosmique transcendante la dualité.
Camatkāra (Esthétique sanskrite) : Stupeur devant le merveilleux, état où les catégories habituelles (y compris de genre) sont suspendues.
Épochè (Scepticisme) : Suspension du jugement, appliquée aux attributs identitaires.
Henosis (Néoplatonisme) : Union à l’Un, nécessitant le dépassement de toute dualité.
Kœn (suédois, dérivé du neutre " hen ") : Pronom personnel neutre, outil linguistique pour sortir du binaire.
Lāngǔ / 浪鼓 (chinois, tambourin) : Métaphore historique pour désigner un homme sans descendance, dont l’identité sociale est incomplète.
Mignard(e) (XVIe-XVIIe s.) : Personne affectée, aux manières raffinées et ambiguës.
Non-binaire / Genderqueer / Genderfluid (contemporain global) : Termes parapluies pour identités hors du système binaire.
Rebis (Alchimie) : " Chose double ", être androgyne symbolisant la perfection et la fin du Grand Œuvre.
Skoptsy (secte russe) : Castrats volontaires cherchant à atteindre la pureté angélique en éradiquant la sexualité, et donc le genre.
Śūnyatā (Bouddhisme) : Vacuité, nature ultime de toute chose, où le genre est une construction vide.
Tao (Daoïsme) : Principe originel indifférencié, antérieur à la scission Yin/Yang (féminin/masculin).
Urning / Uranien (XIXe s., K.H. Ulrichs) : Théorisation d’un " troisième sexe " psychique.
Wu / 無 (Daoïsme) : Non-être, vide créateur, état primordial d’indifférenciation.
II. Synthèse Interprétative : Le Genre comme Passage
Cette prolifération terminologique, de la marge stigmatisée (Bardache) au rôle sacralisé (Bissu), de la transition sociale (Matrone) à l’abolition mystique (Sannyasi), révèle une constante : la sortie du genre n’est jamais une simple absence. Elle est toujours une position nouvelle, productrice de sens. Elle crée l’espace du médiateur, du gardien de tradition, du sage, de l’ascète, ou de l’individu irréductible.
Le corps ménopausé, le corps castré, le corps de l’ascète ou le corps travesti sont autant de sites où le contrat social du genre est renegocié, suspendu ou aboli. Les termes cités sont les toponymes linguistiques de ces territoires liminaux.
III. Perspectives Contemporaines et Conclusion
La revendication agenre, neutrois, nullgenre ou autagenre s’inscrit dans cette longue histoire. Elle en est la forme actuelle, démocratisée et déritualisée, où l’individu revendique pour lui-même, dans le langage de l’identité psychologique, ce que les sociétés anciennes octroyaient par l’âge, le rituel ou le vœu extraordinaire. Comprendre cette généalogie, ce n’est pas réduire l’expérience contemporaine à un archétype, c’est lui donner la profondeur et la dignité d’une constante anthropologique : la recherche, toujours recommencée, d’un lieu d’existence au-delà, en deçà, ou à côté de la grande partition.
Cette cartographie, nécessairement ouverte, est une invitation à voir dans les identités non-binaires non pas une mode, mais l’écho moderne d’une multitude de voix anciennes qui, à travers les âges, ont murmuré, chanté ou crié la même chose : " Je ne suis pas que cela. "