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homme-animal

Lalka ne pense pas comme Misia ou comme un autre humain. Sous ce rapport, un abime sépare Lalka de Misia. Pour penser, il faut avaler le temps, intérioriser le passe, le présent, l’avenir, ainsi que leurs perpétuelles mutations. Le temps travaille à l’intérieur de l’esprit humain, pas à l’extérieur. Dans le petit cerveau canin de Lalka, il n’existe pas de circonvolution, pas de dispositif apte à filtrer l'écoulement du temps. Lalka habite donc dans le présent. C’est pourquoi, quand Misia s’habille pour aller dehors, Lalka a l’impression qu’elle part pour toujours. C’est pour toujours, chaque dimanche, qu’elle se rend à l’église. C’est pour toujours qu’elle descend à la cave chercher des patates. Quand elle disparait du champ de vision de Lalka, elle disparait à jamais. Le chagrin de la chienne est alors infini, elle pose son museau entre ses pattes et elle souffre. L’homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passe et il projette sa souffrance dans l’avenir. De cette manière, il crée le désespoir. Lalka, elle, ne souffre qu’ici et maintenant.

Auteur: Tokarczuk Olga

Info: Dieu, le temps, les hommes et les anges - Le temps de la chienne Lalka

[ chronos ]

   

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inséré par miguel

— Ψ → B → Φ · L'eau ne pense pas : elle fait circuler.

anonymat

Durant ces dernières années, elle avait fini par comprendre qu'il suffisait tout simplement d'être une femme d'âge mûr, sans signes particuliers, pour devenir invisible. Et pas seulement pour les hommes. Pour les femmes aussi, car elles ne la soupçonnaient plus de vouloir participer à une quelconque compétition. Une impression inédite, surprenante - elle sentait le regard des autres glisser sur son visage, sur ses joues, sur son nez, sans même les frôler. Ces regards traversaient son corps, et sans doute les gens voyaient-ils à travers lui les affiches publicitaires, le paysage, les horaires des bus. Oh oui, elle avait tout l'air d'être devenue transparente. Et elle songea que cela lui ouvrait d'énormes possibilités dont elle apprenait seulement à tirer parti. Par exemple, dans une situation dramatique, personne ne se souviendrait d'elle; les témoins déclareraient seulement : 'une femme...' ou 'il y avait encore quelqu'un d'autre qui était là...'. Les hommes, sur ce point, sont plus rigoureux que les femmes, ils ne se donnent pas la peine de faire semblant, leur regard ne se pose jamais sur elle plus longtemps qu'une seconde; les femmes, elles, fixeront quelquefois leur attention sur un détail, par exemple sur une jolie paire de boucles d'oreille. Seul un enfant, pour des raisons connues de lui seul, plantera parfois ses yeux dans les siens, pour étudier son visage en détail, impassiblement, puis détournera sa tête tendue vers l'avenir."

Auteur: Tokarczuk Olga

Info: Les Pérégrins

[ banalité ]

   

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— Ψ → B → Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.

signatures olfactives

Toujours attentives, nous sentons s’élever de leurs chandails, puis se mêler, les effluences de leurs corps. Chacun d’eux a une odeur différente. Walter Frommer dégage des relents légèrement musqués de poussière, de papier sec bruissant, de vieux maroquin desséché, de portefeuille usé. Longin Lukas exhale un remugle violent, c’est celui de la peur et de la préparation au combat, l’auréole invisible d’un guerrier inassouvi qui, pour avoir perdu sa force physique, prend part à la guerre de loin, hurlant les ordres et commentant les mouvements des stratèges. L’odeur d’August est complètement différente. Elle propage les miasmes organiques d’une matière corrompue, sur le point d’être entamée par des processus méphitiques, la décomposition des particules corporelles. On y perçoit aussi la pestilence acido-lactée de provisions alimentaires oubliées dans un cellier. Une puanteur qui sera bientôt incontrôlable, mais que parviennent encore à étouffer une eau de Cologne et une crème à raser de qualité. Opitz, quant à lui, baigne dans un nuage d’acétylène, odeur qui fait grincer les dents tandis que la bouche s’emplit de salive. Rien ne peut en sortir. Pour sa part, et sans qu’il le sache, Mieczysław diffuse un parfum qui relègue tous les autres au second plan et domine. Même si le jeune Polonais se sent perdu, peu sûr de lui, ses phéromones sont comme chargées d’électricité, puissantes, pareilles à l’odeur du pelage d’un renard ou d’un chevreuil fuyant les chasseurs. 


Auteur: Tokarczuk Olga

Info: Le Banquet des Empouses

[ mâles humains ] [ hommes-par-femme ] [ odorat féminin ]

   

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inséré par miguel

— Ψ → B → Φ · L'émotion traverse le temps comme l'eau traverse le sol.

homme-animal

- C'est pourtant simple, l'homme a un énorme devoir à accomplir envers les animaux : les aider à vivre leur vie jusqu'au bout ; quant aux espèces apprivoisées, il doit leur procurer amour et tendresse, car les bêtes nous donnent bien plus qu'elles ne reçoivent de nous. Il est important qu'elles puissent vivre leur vie dignement, qu'elles se mettent en règle avec leur milieu naturel et valident leur semestre dans le registre karmique : " J'ai été un animal, j'ai vécu et mangé ; je suis allée sur les pâturages verts, j'ai mis bas, et j'ai réchauffé mes petits de mon corps; j'ai construit des nids, j'ai fait ce qui était de mon devoir. "

Quand on tue des animaux et qu'ils meurent dans la peur et la terreur, comme ce sanglier dont le corps s'étalait hier à mes pieds, et qui d'ailleurs doit s'y trouver toujours, avili, couvert de boue et de sang séché, transformé en charogne, alors on les condamne à aller en enfer, et le monde entier devient l'enfer. Est-ce que les gens ne le voient pas ? Est-ce que leur esprit est capable de dépasser leurs petits plaisirs égoïstes ? Le devoir que nous avons envers les animaux, c'est de les mener - à travers leurs vies successives - vers leur libération. Nous allons tous vers cette même direction, de la dépendance à la liberté, du rituel au libre arbitre.

Voilà ce, que j'ai dit en employant un tas de mots savants.

[...]

Vous entendez ai-je demandé en m'adressant à toutes les personnes présentes, mais, cette fois-ci, même l'homme d'entretien s'était remis au travail, déçu sans doute par mon discours alors je me suis tournée vers le caniche :

- Dans quel monde vivons-nous ? Un monde où un corps est transformé en chaussures, boulettes de viande, saucisses, descente de lit, et dont les os servent à faire du bouillon... Confectionner des chaussures, des canapés des sacs avec un ventre, s'envelopper d'un pelage pour se réchauffer, manger un corps, le découper en morceaux puis le faire frire dans de l'huile... Est-ce possible que ces monstruosités aient vraiment lieu ? Cette tuerie gigantesque organisée, cruelle et impassible, mécanique, sans aucun remords, sans la moindre réflexion, car la réflexion on la réserve plutôt à des philosophies, à des théologies inventées de toutes pièces. Quel est ce monde où la tuerie et la souffrance sont érigées en norme ? Avons-nous perdu la tête ?

Auteur: Tokarczuk Olga

Info: Sur les ossements des morts, Discours pour un caniche, pp. 125-6

[ responsabilité humaine ] [ hiérarchie ] [ conscience ]

   

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inséré par miguel