On entendit le même slow dans plusieurs jardins de la commune. On ne comprenait pas les paroles — sans doute anglaises — mais, au fond, on n’a jamais eu besoin de paroles pour danser.
Les vieilles dames assises sur leurs pliants arrivalent à cette conclusion. Par ce beau soir, si clair, elles se sentaient pleines d'indulgence pour cette chanson moderne, elles se sentaient même compréhensives à l'égard de l’évolution des mentalités. Elles se sentaient l'esprit très large.
C'était vrai qu'aujourd'hui les mouvements des danses s'étaient simplifiés au point parfois de faire penser aux danses des ours ou même des singes — excusez la comparaison. (Elles n'avaient jamais vu de singes danser mais c'était bien ainsi qu'elles les imaginaient, si répugnants avec leurs airs humains, leurs derrières roses.)
Dans le domaine des danses, les temps modernes avaient bien régressé. Elles l'avaient dit et elles le rediraient. Arrive un âge où il faut dire franchement ce qu'on pense. Et il faut le faire vite avant de perdre la possibilité d'avoir une quelconque opinion, avant d'être couché, immobile et muet pour toujours, quantité nulle, dans la terre froide. Or, voici exactement ce qu'elles pensaient : plus les pas de danse se simplifiaient, plus l'espèce ressortait dans sa bestialité; les hommes tenaient les femmes de trop près et il y avait beaucoup à redire du point de vue de la simple décence.
Années: 1958 - 20??
Epoque – Courant religieux: Récent et Libéralisme économique
Sexe: F
Profession et précisions: romancière, auteur d'études littéraires et enseignante à l'université en stylistique
Continent – Pays: Europe - France