J'oppose, tout au long de cet entretien, la logique de la performance — culte de l'optimisation, de la maîtrise et du contrôle — à la logique de la robustesse du vivant, qui assume le gaspillage apparent, la lenteur, l'inachèvement et la redondance afin de rester viable dans un monde fondamentalement fluctuant et imprévisible.
Robustesse du vivant : contre-programme à la performance
- Je fais part d'un constat biologique : dans les réseaux du vivant (génétiques, neuronaux, écosystémiques), dominaent l'hétérogénéité, l'aléatoire, les délais, l'inachèvement et l'erreur, autant de " contre-performances " qui constituent en réalité les conditions de la robustesse.
- L'exemple canonique est la photosynthèse : rendement inférieur à 1%, " gaspillage " de 99% de l'énergie solaire, plantes vertes et non noires, enzyme rubisco incohérente, etc., mais c'est précisément ce gaspillage qui permet aux plantes d'encaisser des fluctuations extrêmes de lumière et de conditions, et donc de durer.
Vivre, c'est résister : sous-optimalité, marges et symbiose
- Pour le vivant, l'enjeu n'est pas d'être optimal mais sous-optimal : il s'agit de maintenir des marges, des options, des chemins alternatifs pour parer aux aléas, ce qu'il résume en disant que les êtres vivants sont sélectionnés d'abord sur leur niveau de robustesse, non sur leur niveau de performance.
- Même là où il y a performance (la lionne qui chasse par exemple), celle-ci est rare, encadrée par de longues phases de repos et un taux d'échec très élevé, de sorte que le compromis performance–robustesse reste fondamental, surtout dans un monde de pénuries chroniques de ressources où la symbiose domine sur la simple prédation.
Des fleurs à la politique : la robustesse comme principe général
Mes travaux sur la forme des fleurs me servent de matrice conceptuelle : chaque fleur est unique à l'échelle cellulaire, faite de conflits mécaniques et d'hétérogénéités, et pourtant la forme se maintient, ce qui montre comment un système peut être à la fois singulier, fluctuant et néanmoins stable.
- Aidé par des artistes et confronté à la matérialisation des crises (Covid, polycrise), j' étend ce schème à d'autres domaines : systèmes politiques, organisations, géopolitique, démontrant que le couple performance/robustesse vaut pour tous les systèmes, y compris le langage, qui doit rester " imparfait " pour que le dialogue demeure possible.
Impuissance de la performance et crise culturelle
Je lis l'actualité géopolitique comme l'illustration d'une impuissance à maîtriser la complexité dès lors qu'on répond aux problèmes par la performance et le contrôle total : l'occupation de l'Irak par les Anglo-Américains crée de l'insécurité là où la " sous-optimalité " italienne (rester dans la caserne) pacifie davantage.
- J'insiste sur le fait que la crise actuelle n'est pas seulement écologique, sociale ou géopolitique mais d'abord culturelle : un endoctrinement dans le culte de la performance, qui conduit à des sociétés " sur-optimisées ", fragiles, polarisées, dominées par des figures parasites obsédées par la force, le rendement et la domination.
Performance, parasitisme et fin de cycl
- La performance n'est viable, selon moi, que dans un monde stable et abondant en ressources : elle devient une stratégie de parasite qui prospère sur des flux garantis, mais s'effondre dès que le monde se met à fluctuer, se démanteler, se démondialiser.
- Je qualifie le moment actuel de " chant du cygne " du vieux monde : une polarisation extrême, des dirigeants dopés à la performance, dont la trajectoire n'en est pas moins vouée à la chute, même si, d'ici là, les dégâts peuvent être massifs et devraient être l'inquiétude première du politique.
Diversité, décanalisation et critique des grands dispositifs
- L'exemple du canal de Suez illustre la fragilité des dispositifs hyper-performants : en canalisant 12% du commerce maritime mondial et en contribuant à l'externalisation massive de la production (médicaments, etc.), il rend nos sociétés extrêmement dépendantes d'un point de passage unique.
- La logique robuste suppose de diversifier les voies, les ressources, les outils (comme pour l'Allemagne dépendant massivement du gaz russe) : la monoculture, qu'elle soit agricole, logicielle ou logistique, " tenue le pathogène " et construite de la vulnérabilité structurelle.
Adaptation, adaptabilité, résilience : renversement de vocabulair
- Je distingue finement adaptation et adaptabilité : s'adapter, dans le culte de la performance, c'est simplement changer de filière étroite (remplacer toutes les voitures thermiques par des électriques) sans modifier l'architecture profonde du système.
- L'adaptabilité, en revanche, consiste à se placer dans les conditions d'une diversité de solutions, à dé-optimiser volontairement pour garder des marges et des options, ce qui renvoie directement à la robustesse plutôt qu'à la performance.
La résilience mise en cause au profit de la transformation
- Je critique la notion de résilience, malheureuse : étymologiquement liée au rebond, elle présuppose le traumatisme, et ne permet pas de penser une polycrise où les chocs se succèdent sans répit.
- À mes yeux, deux mots suffisent : robustesse et transformation ; si la robustesse est ajustée au niveau de fluctuation, on évite la chute, et si le seuil de rupture est franchi, ce n'est plus de résilience qu'il s'agite, mais de métamorphose du système.
Incohérence féconde, dialogue et convention citoyenne
- L' incohérence est réhabilitée comme ressource politique : le dialogue vise à faire " chanter les incohérences ", à rendre féconds les désaccords plutôt qu'à faire taire la dissonance au nom de l'efficacité.
- La convention citoyenne pour le climat comme exemple : tirage au sort, présence même de climatosceptiques, mais production de propositions plus ambitieuses que celles du pouvoir, preuve que l'hétérogénéité et la confrontation peuvent produire du commun robuste, à condition qu'on accepte d'en tenir compte.
Sobriété piégée par la performance
- Nous allons être réduits à une sobriété réduite à l'" efficacité énergétique " : avions plus sobres transportant de l'ultra fast fashion, sur-tourisme, effets rebonds, bref, une sobriété totalement capturée par la même logique performative.
- La sobriété n'est pas rejetée mais déplacée : ce doit être un résultat et non une stratégie première ; la question n'est pas " comment être sobres ? " mais " quelles conditions de robustesse (objets réparables, durée, transmission) engendrent spontanément de la sobriété ? ".
Moins mais mieux : vers un projet politique de la robustesse
- La révolution que j' appelle de mes vœux est un basculement du " toujours plus " vers " moins mais mieux ", où le " mieux " signifie un mieux pluriel : moins de mails mais plus d'interactions incarnées, plus de liens humains et non-humains, plus de territorialité.
- La robustesse devient alors un projet précisé politique : certaines villes envisagent de l'inscrire dans leurs programmes, au-delà du clivage gauche/droite, selon un axe qu'il emprunte à Latour — terrestre/extraterrestre —, c'est-à-dire entre ceux qui veulent continuer la fuite hors-sol et ceux qui acceptent d'" atterrir " dans un monde fluctuant et limité.
Robustesse plutôt que services publics optimisés
Enfin, je suggère que le culte de la performance a largement contribué à détruire les services publics en les traitant comme des machines à optimiser plutôt que comme des infrastructures de robustesse collective, capables d'encaisser les chocs et de maintenir la société viable dans la durée.
Penser les institutions, l'économie, la démocratie, non plus comme des dispositifs alignés sur la performance maximale, mais comme des systèmes sous-optimaux, divers, prêtés parfois et redondants, sont pour moi comme la condition pour habiter la Terre d'une manière durablement humaine.