J’ai vu deux sœurs de passage à Paris ces jours-ci. L’une d’elle a comme d’habitude refoulé depuis des années sa sensibilité ce qui, à la longue l’a un peu désaxée − car détruire l’ordre naturel entraîne forcément des perturbations. Car il n’est jamais question d’intégrer la sensibilité à tout l’ensemble de la vie, mais seulement de la tenir en suspicion, de ne pas la satisfaire, au contraire. Les hommes ne peuvent rien y entendre, encore moins les directeurs qui pourtant donnent d’abondants conseils sur ce point – ils ne peuvent pas faire autrement que de mépriser et tenir pour suspect, ce qui, dans notre psychologie, diffère de la leur, et de l’éliminer de notre comportement spirituel. La sensibilité féminine est considérée par eux comme une tare, une infériorité. Je ne sais pas si je me trompe en pensant que notre sensibilité féminine a dans notre comportement psychologique, une influence équivalente à celle de la sexualité chez les hommes : pour elle, ils invoquent toutes les circonstances atténuantes quand ils sont lâches ; et ils fondent sur elle toute leur grandeur = d’une part, ils abusent honteusement des femmes, et de l’autre ils prennent la liberté de se livrer à toutes sortes d’excès de domination. Mais pour eux, tout est permis, c’est une entente collective et ils tiennent bon pour la défendre et se disculper les uns les autres.
Mais la sensibilité féminine a tout leur mépris – pourtant elle participe éminemment de l’esprit et souvent je pense que ce serait la plus grande force du monde si seulement on prenait soin de l’éduquer et de l’objectiver. Seulement cela accroîtrait la valeur féminine humaine – et cela porte ombrage à la plupart des hommes : ils ne demandent pas mieux que les femmes les dépassent sur certains points, à condition que cela soit dans le sens de l’effacement, du renoncement, de l’inspiration cachée qu’ils en reçoivent, etc. Plus nous sommes les modestes servantes de leur grandeur, plus y trouvent que tout est dans l’ordre. Ni le dogme, ni la morale n’obligent à penser comme eux, mais si une religieuse y déroge anathema sit. Encore est-ce pour son bien et pour lui ouvrir les yeux qu’ils lui font sentir leur mécontentement.
Années: 1903 - 1980
Epoque – Courant religieux: Récent et Libéralisme économique
Sexe: F
Profession et précisions: religieuse dominicaine française
Continent – Pays: Europe - France