Qu’est-ce qui différencie le deuil de la mélancolie ? Pour le deuil, il est tout à fait certain que c’est autour de la fonction métaphorique des traits conférés à l’objet de l’amour, en tant qu’ils ont alors des privilèges narcissiques, que va rouler toute la longueur et la difficulté du deuil. En d’autres termes, et d’une façon d’autant plus significative qu’il le dit presque en s’en étonnant, FREUD insiste bien sur ce dont il s’agit : le deuil consiste à authentifier la perte réelle, pièce à pièce, morceau à morceau, signe à signe, élément grand I à élément grand I, jusqu’à épuisement. Quand cela est fait : fini ! Mais qu’est-ce à dire si cet objet était un petit(a), un objet de désir, sinon que l’objet est toujours masqué derrière ses attributs : banalité presque.
Mais l’affaire commence, comme de bien entendu, seulement à partir du pathologique, c’est-à-dire de la mélancolie où nous voyons deux choses : c’est que l’objet est - chose curieuse - beaucoup moins saisissable pour être certainement présent et pour déclencher des effets infiniment plus catastrophiques, puisqu’ils vont jusqu’au tarissement de ce Trieb que FREUD appelle le Trieb le plus fondamental, celui qui vous attache à la vie. Il faut lire, il faut suivre ce texte, entendre ce que FREUD indique : je ne sais quelle déception - qu’il ne sait pas définir - est là.
Qu’allons-nous voir d’un objet aussi voilé, aussi masqué, aussi obscur ? Ce ne sont aucun des traits - d’un objet qu’on ne voit pas - auquels le sujet peut s’attaquer, mais pour autant que nous le suivions, nous analystes, nous pouvons en identifier quelques-uns à travers ceux qu’il vise, à savoir ses propres caractéristiques à lui : "je ne suis rien, je ne suis qu’une...". Remarquez qu’il ne s’agit jamais de l’image spéculaire. Le mélancolique ne vous dit pas qu’il a mauvaise mine ou qu’il a une sale gueule ou qu’il est tordu. Il est le dernier des derniers, il entraîne des catastrophes pour toute sa parenté. Il est entièrement - dans ses auto-accusations - dans le domaine du symbolique. Ajoutez-y l’avoir : il est ruiné. Est-ce que ceci n’est pas fait pour vous mettre sur la voie de quelque chose ?
Je ne fais que vous l’indiquer aujourd’hui en vous marquant un point spécifique qui, par rapport à ces deux termes de deuil et de mélancolie, marque à mes yeux, du moins pour l’instant, un point de concours. C’est celui de ce que j’appellerai non pas le deuil ni la dépression, au sujet de la perte d’un objet, mais un certain type de "remords" en tant qu’il est déclenché par un certain type de dénouement que nous signalerons être de l’ordre du "suicide de l’objet".
Remords donc à propos d’un objet qui est entré - à quelque titre - dans le champ du désir et qui, de ce fait ou de quelque risque qu’il a couru dans l’aventure, a disparu. Analysez ces cas, la voie vous est déjà tracée par FREUD. Déjà dans le deuil normal, il vous indique que cette pulsion que le sujet retourne contre soi pouvait bien être, à l’endroit de l’objet, une pulsion agressive.
Sondez ces remords dramatiques dans les cas où ils adviennent. Vous en verrez peut-être quelle est la force d’où revient, contre le sujet lui-même, une puissance d’insulte qui peut être parente de celle de la mélancolie. Vous en trouverez la source dans ceci qu’avec cet objet, qui s’est ainsi dérobé, ce n’était donc pas la peine d’avoir pris, si j’ose dire, tant de précautions, ce n’était donc pas la peine de s’être détourné de son vrai désir s’il a été - comme il semble - qu’on aille jusqu’à le détruire.
Années: 1901 - 1981
Epoque – Courant religieux: récent et libéralisme économique
Sexe: H
Profession et précisions: psychanalyste
Continent – Pays: Europe - France