L’amour, nous l’avons dit, ne se conçoit que dans la perspective de la demande : il n’y a d’amour que pour un être qui peut parler. La dimension, la perspective, le registre de l’amour se développe, se profile, s’inscrit dans ce qu’on peut appeler l’inconditionnel de la demande : c’est ce qui sort du fait même de demander, quoi qu’on demande, simplement pour autant non pas, qu’on demande quelque chose, ceci ou cela, mais dans le registre et l’ordre de la demande en tant que pure, qu’elle n’est que demande d’être entendue.
Je dirai plus : d’être entendue pour quoi ? Eh bien d’être entendue pour quelque chose qui pourrait bien s’appeler "pour rien". Ce n’est pas dire que ça ne nous entraîne pas fort loin pour autant car, impliquée dans ce pour rien, il y a déjà, la place du désir.
C’est justement parce que la demande est inconditionnelle que ce dont il s’agit ce n’est pas le désir de ceci ou de cela, mais c’est le désir tout court. Et c’est pour cela que dès le départ est impliquée la métaphore du désirant [ἐραστής (erastès)] comme tel. Et c’est pour cela qu’à notre départ de cette année, je vous l’ai fait aborder par tous les bouts.
La métaphore du désirant [ἐραστής (erastès)] dans l’amour implique ce à quoi elle est substituée comme métaphore, c’est-à-dire le désiré [ἐρώμενος (erômenos)] : ce qui est désiré, c’est le désirant dans l’autre, ce qui ne peut se faire qu’à ce que le sujet soit colloqué comme désirable, c’est cela qu’il demande dans la demande d’amour.
Mais ce que nous devons voir à ce niveau, ce point que je ne peux pas manquer aujourd’hui parce qu’il sera essentiel à ce que nous le trouvions dans la suite de notre propos, c’est ce que nous ne devons pas oublier, c’est que l’amour comme tel - je vous l’ai toujours dit et nous le retrouverons nécessité par tous les bouts - c’est donner ce qu’on n’a pas. Et on ne peut aimer qu’à se faire comme "n’ayant pas", même si l’on a. L’amour comme réponse implique le domaine du "non-avoir". Ce n’est pas moi, c’est PLATON qui l’a inventé, qui a inventé que seule la misère : Πενία [Penia], peut concevoir l’Amour [Ἔρως] et l’idée de se faire engrosser un soir de fête. Et en effet, donner ce qu’on a, c’est la fête, ce n’est pas l’amour.
D’où - je vous emmène un petit peu vite mais vous verrez que nous retomberons sur nos pieds - d’où, pour le riche, ça existe et même on y pense, aimer ça nécessite toujours de refuser. C’est même ce qui agace. Il n’y a pas que ceux à qui on refuse qui sont agacés, ceux qui refusent, les riches, ne sont pas plus à l’aise. Cette Versagung du riche, elle est partout, elle n’est pas simplement le trait de l’avarice, elle est beaucoup plus constitutive de la position du riche, quoi qu’on en pense.
Et la thématique du folklore, de GRISÉLIDIS, avec tout ce qu’elle a de séduisant - alors qu’elle est quand même assez révoltante, je pense que vous savez l’histoire - est là pour nous le rappeler. Je dirai même plus pendant que j’y suis, les riches n’ont pas bonne presse. Autrement dit, nous autres progressistes, nous ne les aimons pas beaucoup.
Méfions-nous, peut-être que cette haine du riche, participe par une voie secrète à une révolte contre l’amour tout simplement, autrement dit à une négation, à une Verneinung des vertus de la pauvreté qui pourrait bien être à l’origine d’une certaine méconnaissance de ce que c’est que l’amour. Le résultat sociologique est d’ailleurs assez curieux.
C’est qu’évidemment on facilite comme ça, beaucoup de leur fonction aux riches, on leur facilite tout à fait leur rôle, on tempère comme ça chez eux ou plus exactement on leur donne mille excuses à se dérober à leur fonction de fête. Ça ne veut pas dire qu’ils en soient plus heureux pour ça. Bref, il est tout à fait certain, pour un analyste, qu’il y a une grande difficulté d’aimer pour un riche - ce dont un certain prêcheur de GALILÉE avait déjà fait une petite note en passant - il vaut peut-être mieux plutôt le plaindre sur ce point que le haïr, à moins qu’après tout ce "haïr" - ce qui est bien possible encore - ne soit un mode de l’"aimer".
Ce qu’il y a de certain c’est que la richesse a une tendance à rendre impuissant. Une vieille expérience d’analyste me permet de vous dire qu’en gros je tiens ce fait pour acquis. Et c’est ce qui explique tout de même les choses, la nécessité par exemple de détours. Le riche est forcé d’acheter puisqu’il est riche. Et pour se rattraper, pour essayer de retrouver la puissance, il s’efforce en achetant au rabais de dévaloriser, c’est de lui que ça vient, c’est pour sa commodité, pour ça le moyen le plus simple par exemple, c’est de ne pas payer. Ainsi quelquefois il espère provoquer ce qu’il ne peut jamais acquérir directement, à savoir le désir de l’Autre.