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masculin-féminin

Et dans ce numéro j’ai relu une fois de plus avec beaucoup d’intérêt cet article de Joan RIVIERE, dans International Journal of Psychoanalysis, vol X, intitulé "La féminité comme mascarade". Poursuivant l’analyse d’un cas spécifié qui n’est pas le cas général de l’assomption de la féminité, Joan RIVIERE montre comment, dans un cas qu’elle situe par rapport à diverses branches et cheminements possibles dans l’accession à la féminité, comment un de ces cas démontrait pour elle, se présentait comme ayant une féminité d’autant plus remarquable dans son assomption apparemment absolument complète que c’était précisément chez un de ces sujets dont toute la vie par ailleurs peut sembler être - à l’époque beaucoup plus encore qu’à la nôtre - l’assomption de toutes les fonctions masculines.

Autrement dit, il s’agit de quelqu’un qui avait une vie professionnelle parfaitement indépendante, élaborée, libre, et qui néanmoins - ce qui, je le répète, tranchait plus à cette époque qu’à la nôtre - se manifestait par une sorte d’assomption corrélative, et au maximum, à tous les degrés, de ce qu’on pouvait appeler ses "fonctions féminines". Ceci, non seulement sous la forme apparente, publique, des fonctions de maîtresse de maison, dans ses rapports avec son époux, en tant que montrant partout la supériorité des qualités qui sont, dans notre état social, censées être de façon univoque les caractéristiques sociales de ce qui est la charge de la femme, mais particulièrement dans un autre registre, tout spécialement sur le plan sexuel, quelque chose d’entièrement satisfaisant dans ses relations à l’homme, autrement dit dans la jouissance de la relation.

Or cette analyse met en valeur, sous cette apparente et entière satisfaction de la position féminine, quelque chose de très caché qui n’en constitue pas moins la base, quelque chose qui sans aucun doute est ce qu’on trouve après qu’on y ait été incité tout de même par quelque menue - mais infiniment menue - discordance apparaissant à la surface de cet état en principe complètement satisfaisant. Ce quelque chose de caché, il est intéressant de le montrer parce que vous savez l’importance, l’accent que notre expérience a pu mettre sur le Penisneid, revendication du pénis, dans beaucoup de troubles du développement de la sexualité féminine. 

Ici ce qui est caché, c’est bien tout le contraire : c’est à savoir ce phallus, comme on l’appelle. Je ne peux pas vous refaire l’histoire de cette femme, ce n’est pas notre objet aujourd’hui, mais la source de la satisfaction fondamentale qui supporte ce qui apparemment fleurit dans cette libido heureuse, c’est la satisfaction cachée de sa suprématie sur les personnages parentaux. C’est le terme même dont se sert Mme Joan RIVIERE, et ceci est par elle considéré comme étant à la source même de ce qui se présente avec un caractère qui n’est pas tellement assuré dans l’évolution de la sexualité féminine pour ne pas être remarqué dans ce cas. 

La source du caractère satisfaisant de l’orgasme lui-même, est la preuve que précisément à partir de la détection de ce ressort caché de la personnalité chez le sujet - même si c’est seulement d’une façon transitoire - obtient cet effet de perturber profondément ce qui avait été acquis ou présenté chez le sujet comme relation achevée, mûre et heureuse, ayant entraîné même, pour un temps, la disparition de cette heureuse issue de l’acte sexuel.

Ce devant quoi nous nous trouvons en présence, souligne Madame Joan RIVIERE, est ceci : c’est que c’est en fonction du besoin chez le sujet d’éviter de la part des hommes la rétorsion de cette subreptice soustraction à l’autre de la source et du symbole même de leur puissance qui, à mesure qu’apparaît l’analyse, qu’avance l’analyse, apparaît de plus en plus évidemment guidé et dominé, est donné le sens de la relation du sujet avec les personnes de l’un et l’autre sexe.

C’est dans la mesure où ceci doit être pour en éviter le châtiment, la rétorsion de la part des hommes qui sont ici visés, que le sujet, dans une scansion très fine qui apparaît d’autant mieux que l’analyse avance mais qui était déjà perceptible pourtant dans ces petits traits anomaliques de l’analyse, à chaque fois en somme que le sujet a fait preuve de sa puissance phalliquement constituée, se précipite dans une série de démarches, soit de séduction, soit même de procédures sacrificielles : tout faire pour les autres, et justement, en apparence, adoptant là les formes les plus élevées du dévouement féminin comme quelque chose qui consiste à dire : "Mais voyez, je ne l’ai pas ce phallus, je suis femme, et pure femme... " et à se masquer, spécialement dans les démarches qui suivent immédiatement auprès des hommes, dans ces démarches professionnelles par exemple, dans lesquelles elle se montre éminemment qualifiée, adoptant soudain par une sorte de dérobade l’attitude de quelqu’un d’excessivement modeste, voire anxieux sur la qualité de ce qu’il a fait, et en réalité jouant "tout un jeu de coquetterie" - comme s’exprime Mme Joan RIVIERE – qui à ce moment-là, lui sert non pas tant à rassurer qu’à tromper dans son esprit ceux qui pourraient souvent s’offenser de ce quelque chose qui, chez elle, se présente essentiellement et fondamentalement : 

– comme agression, 

– comme besoin et jouissance de la suprématie comme telle, 

– comme profondément structuré sur toute une histoire qui est celle de la rivalité avec la mère d’abord, avec le père ensuite. 

Auteur: Lacan Jacques

Info: 5 mars 1958

[ résumé ] [ paradoxe trompeur ]

 
Commentaires: 2
inséré par Coli Masson

Ψ ± B ± Φ · Le sol parle avant le langage.