Le jour où le patient me raconta le rêve que j’ai choisi pour ce chapitre, je ne l’entendis pas monter. Il y a un tapis sur l’escalier, mais ce n’est pas la raison. Tel patient monte deux marches à la fois, et je n’entendis que le "pff, pff" qui résonne un peu plus fort ; un autre se précipite et je reconnais son pas pressé ; tel autre, à coup sûr, cognera la rampe avec une serviette, un parapluie ou son poing. Tel patient, deux fois sur trois, se mouche avec un bruit de trompette. Il y a celui qui apporte chapeau, parapluie et serviette. Il faut bien les poser quelque part. Un tel les balance sur le premier meuble utilisable. Un autre choisit attentivement un endroit où poser ses affaires. Il y a celui qui se jette sur le divan. Un autre qui fait le tour du divan avant de s’allonger. Tel patient hésite et jette un regard circulaire sur la pièce avant de se laisser aller sur le divan. Un tel reste étendu, immobile, puis se tourne quand il est fatigué d’une position. Un autre se tournera d’un côté et de l’autre dès le premier moment, et puis se sentira à l’aise à mesure que la séance se déroule.
Mais ce patient-là, je ne l’entends jamais monter l’escalier. Jamais il n’apporte son chapeau, son manteau ou son parapluie. Il ne varie jamais. Il ne va jamais vers le divan que d’une même façon. Il fait toujours un petit salut conventionnel avec le même sourire, un sourire tout à fait gentil, qui n’a rien de forcé ou de manifestement hostile. Il n’y a rien qui puisse révéler qu’une chose pareille puisse exister. Il ne manifeste aucune réaction, rien n’est laissé au hasard, pas un vêtement n’est de travers, il n’y a aucun signe de toilette précipitée, pas un cheveu ne bouge. Que sa bonne soit arrivée en retard, que son petit déjeuner ait été retardé, j’aurais bien de la chance si j’entends parler avant la fin de la séance, j’en entendrai bien souvent parler seulement le lendemain. Il s’allonge et se met bien à l’aise. Il croise les mains sur sa poitrine et reste ainsi jusqu’à la fin de la séance. Récemment, à mon grand soulagement, il a été capable de se gratter le nez ou l’oreille là où ça le chatouillait et, il y a quelques semaines, il a même éprouvé une sensation aux parties génitales. Tout au long de la séance, il parle d’une façon claire et aisée ; il a une bonne diction, il n’hésite pas, mais fait de nombreuses pauses. Il parle d’une voix distincte et tout à fait égale, car il exprime ce qu’il pense, jamais ce qu’il ressent. J’ai dit que je ne l’entendis jamais dans l’escalier, mais quelques jours avant sa séance en question, juste avant qu’il n’entre dans la pièce, j’avais remarqué une toute petite toux, des plus discrètes. Vous comprendrez à quel point on était ici démuni de manifestations corporelles inconscientes quand je vous dirai avec quelle joie mon oreille a surpris cette petite toux discrète. Je n’y fis aucune allusion dans l’espoir qu’elle deviendrait un peu plus forte. Attirer l’attention du patient sur une manifestation de l’inconscient, c’est la bloquer, son objectif essentiel étant de ne pas se trahir et de contrôler tout ce qui pourrait le dénoncer. De plus, il se trouve qu’il remarque tout de suite la moindre manifestation inconsciente et qu’il barre aussitôt le chemin à toute spontanéité.
Années: 1875 - 1947
Epoque – Courant religieux: Récent et Libéralisme économique
Sexe: F
Profession et précisions: psychanalyste, enseignante
Continent – Pays: Europe - Angleterre