désillusion
[...] Je ne voudrais pas te désobliger mais je t'avoue ne point donner de pensées aux problèmes d'au-delà. L'humanité que j'ai soufferte et que je souffre me dégoûte trop, je l'ai trop en haine pour lui désirer autre chose que des asticots, et éternellement. Ces problèmes religieux et métaphysiques naissent de l'oisiveté, du bien-être, de la sécurité. Certaines épreuves vous débarrassent à jamais de ces questions. On communique parfaitement avec l'au-delà par la haine. Pas besoin de diables. L'homme est un démon. L'enfer est ici. Particulièrement en prison. Si tu y avais passé, et tes curés, ces problèmes ne vous turlupineraient plus. La pénitence est mille fois faite. Qui a souffert l'injustice majeure est en état de grâce. Il emmerde et la terre et le ciel, et le bon Dieu avec.
Tout se simplifie. Il est possible qu'il existe autre chose que le visible, mais la prison est bien visible, elle. Pas besoin de tortiller du cul vers les prières de l'infini. L'enfer est là. On ne fait rien pour y remédier. Si l'humanité crève, ce ne sera pas de communisme ou de manque de prières, ce sera de tartufferies, de fainéantise, d'égoïsme, d'insensibilité. Je ne ferai plus rien pour l'empêcher de disparaître. Elle appartient, à mon gré et pour l'éternité, aux asticots. Amen !...
À deux pas de moi dans la forêt il existe des menhirs et un petit cirque druidique, comme en Bretagne, au poil ! [...] J'y vais souvent, c'est plus beau que la cathédrale de Milan. Que n'a-t-elle fini là l'humanité ! Trois cent mille ans de souffrance inutile, déjà !
Auteur:
Céline Louis-Ferdinand
Années: 1894 - 1961
Epoque – Courant religieux: Industriel
Sexe: H
Profession et précisions: écrivain
Continent – Pays: Europe - France
Info:
Lettre au docteur Clément Camus, 7 juin 1948, Ph. Alméras, Les idées de Céline, p. 294; (Ecrits de Paris, octobre 1961, Textes et documents, 3, 1984).
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