J’ai grande envie de sortir de ce puits noir où je croupis depuis si longtemps ; c’est aussi mon premier devoir, car de l’accomplissement de celui-ci dépend l’accomplissement de tous les autres dont je ne vois plus même quels ils sont, ni s’ils m’obligent : je suis désaxée et désagrégée – désaxée quant à l’orientation de ma vie – désagrégée quant à moi-même, au-dedans.
Quand ce qui m’obsède s’apaise pour un temps, je m’aperçois qu’il y a, sous ces obsessions, quelque chose d’autre, une sorte de plaque neutralisante qui est autre chose qu’un frein : un frein retient les forces, mais les laisse intacte, parfois les renforce par sa résistance – là, c’est autre chose, je ne sais quoi de sournois qui dissout les forces à mesure et nivelle tout, atrophie et stérilise tout. Ce mal et cette souffrance dépassent tout ce par quoi j’ai passé jusqu’ici ; et c’est une sorte d’autodestruction organisée à demeure et qui étouffe et subtilise tout : avant qu’une pensée ait eu le temps de s’élaborer, elle est happée par ce vide, la même chose pour les décisions et pour tout – quelquefois, par chance, cela passe à travers ce crible de mort, mais c’est un hasard.
C’est ici la première fois que j’en parle, et je ne sais pas si vous comprendrez. Quand c’est trop fort, je reste figée de détresse.
Je sais bien que je ne sortirai pas seule de cela et du reste. Peut-être aurais-je dû dépasser ces misères à force de prière, mais avec les obsessions qui l’envahissent, peut-être par ma faute, je ne sais si ce secours m’est ôté. Cela aussi est une angoisse. Je puis seulement cela : me dire "Dieu voit, il sait" − quant à lever les yeux vers Lui, chercher sa présence, Lui parler directement, c’est impossible. Mais je n’ai aucune révolte contre ce qu’il permet, seulement je suis noyée dans un océan de confusion et de terreur : car tout cela n’est-il pas arrivé par ma faute – et au juste, qu’est-il donc arrivé ? Que s’est-il passé ? Je n’en sais rien – je vis une vie mi rêve, mi réalité, embrouillardée.
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Info: Lettre à Jacques Lacan, 18 septembre 1950
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