Mais j’abandonnerai ces rapprochements et ces contrastes, et je prendrai Chateaubriand tel qu’il apparut à l’Europe, au commencement du dix-neuvième siècle, le Génie du Christianisme à la main. Le mot n’est pas trop fort ; dans les circonstances où se trouvaient la France et l’Europe, c’était presque une apparition que la publication de ce livre. Ce fut comme quelque chose de surnaturel et d’astral. Le Génie du Christianisme n’était pas cependant une de ces manifestations de la pensée qu’on regarde comme les monuments qu’elle laisse derrière elle dans son court passage ici-bas. Ce n’était point une théodicée chrétienne (le plus beau livre qui soit à faire, après l’épuisement de toutes les opinions philosophiques) démontrée par une de ces intelligences qui possèdent l’omnipotence de l’abstraction et donnent à la Foi, cette faculté divine, qui, comme Dieu, ne se défend pas contre les négations de l’homme, la redoutable puissance de la Raison. C’était tout simplement une apologie, mais l’apologie détaillée et grandiose d’une religion qui répond à toutes les facultés de l’être humain. Elle était écrite d’ailleurs avec un éclat d’imagination, qui parut merveilleux après la didactique, raisonneuse et sèche époque qui venait de se fermer. Je n’ai point à risquer ici la moindre appréciation littéraire ; mais mon sujet m’oblige à remarquer qu’en publiant son Génie, Chateaubriand, qui avait définitivement rompu avec les faux enfantillages de l’Essai sur les Révolutions, avait eu l’instinct des circonstances et prévu le rétablissement d’un ordre de choses qui échoua par les raisons les plus profondes, mais qui ne se refera jamais, quand il aura été troublé, qu’à l’aide des idées religieuses. Chrétien, c’est-à-dire catholique, car il n’y a pas deux manières d’être chrétien, Chateaubriand bénéficia immédiatement de la vérité qu’il proclamait à la face d’une société fatiguée de guillotine et de Néant, ces deux aboutissants de la philosophie. Les Considérations sur la France du grand de Maistre avaient frappé les penseurs, les hommes d’État, les esprits qui comprennent avant les autres le sous-entendu des choses humaines que l’Événement dit tout haut plus tard ; mais le Génie du Christianisme saisit généralement toutes les classes d’esprits et même les femmes. C’était suprêmement un livre du passé, que cette glorification de dix-huit siècles de christianisme. L’auteur y rendait un hommage sans réserve aux institutions, aux systèmes, aux gouvernements que le christianisme avait produits. Il n’accusait pas ces gouvernements d’avoir vieilli, de n’être plus bons pour les générations présentes ; il disait, au contraire, que si les sociétés politiques pouvaient se reconstituer après avoir été brisées comme elles l’avaient été, ce devait être en revenant aux principes qui ne changent point, en prenant pour types des reconstructions sociales les impérissables modèles qu’on avait essayé de détruire. Mais par cela même qu’il était du passé, le Génie du Christianisme était suprêmement aussi un livre d’avenir. N’y était-il pas nettement établi à vingt endroits, que, hors la vérité, l’impérieuse vérité chrétienne, il n’y avait plus que ténèbres dans l’intelligence, corruption ou barbarie dans les mœurs ?
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Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 81-82
Commentaires: 6
— Ψ → B → Φ · L'eau ne pense pas : elle fait circuler.
nbsp;
Coli Masson
12.04.2026
Merci pour la précision. Joseph de Maistre et Louis de Bonald n'ont pas revendiqué être des "voyants". La démarche de Louis Veuillot, qui a précédé Jules Barbey d'Aurevilly, consiste plutôt à dire : regardez, tout le monde se moquait de ces auteurs, qu'on considérait comme dépassés, mais maintenant que nous constatons le prix que nous ont coûté les révolutions, on peut dire qu'ils avaient vu juste en nous prévenant de ce qui se produirait.
Benslama
09.04.2026
bon, je me suis peut-être laissé aller à un jugement un peu sommaire (et ça n'est pas le but de flp) - notez que j'utilisais "imbécilité" dans son sens de "faiblesse", plutôt que celui de "stupidité" - ils n'avait probablement pas "totalement tort" : personne n'a jamais "totalement tort", mais il me paraît constant que les intellectuels qui abordent de tels sujets prédisent le pire, au cas où leurs positions ne soient pas celles qui prévalent...
Coli Masson
08.04.2026
Le titre de l'ouvrage se réfère à celui de Louis Veuillot, les Prophètes. Je trouve l'expression pertinente et l'idée a sa cohérence : les écrivains et intellectuels dont parle Barbey s'appuyaient sur certains principes traditionnels, dits passéistes par leurs contradicteurs, pour prévoir la manière dont la société qui en serait privée évoluerait. Ils n'avaient pas totalement tort.