Aussi bien, est-ce à partir d’un fantasme isolé par FREUD dans un ensemble de huit malades… six filles et deux garçons avec des formes névrotiques assez nuancées, pas toutes d’ailleurs des névroses, mais une part assez importante statistiquement …c’est à partir de l’étude systématique et combien soigneuse, suivie avec un pas à pas, un scrupule qui est justement ce qui distingue entre toutes, ces investigations de FREUD lui-même quand c’est lui qui les fait, c’est à travers ces sujets, si divers soient-ils, par la recherche des transformations de l’économie à travers les étapes - qui sont les étapes du complexe d’Œdipe - d’un certain fantasme : ce fantasme "On bat un enfant", que FREUD commence d’articuler pleinement ce qui se développera par la suite comme étant le moment d’investigation propre des perversions dans sa pensée, et j’y insiste, qui nous montrera toujours plus l’importance dans cette économie de quelque chose qui est à proprement parler et comme tel, le jeu du signifiant.
Je ne puis d’ailleurs, en passant, que pointer une chose : je ne sais pas si vous avez remarqué que les derniers écrits de FREUD, l’un de ses derniers articles : Constructions dans l’analyse montre l’importance centrale de la notion du rapport du sujet au signifiant comme étant absolument fondamentale pour concevoir tout ce que nous pouvons rassembler - et c’est un des derniers articles que FREUD aient écrits - de ce que représente en fin de compte le mécanisme de la remémoration comme tel dans l’analyse, qui est essentiellement lié comme tel à la chaîne signifiante.
C’est tout à fait avéré dans cet article, et le dernier article de FREUD que nous ayons, celui qui, dans Collected Papers était traduit sous le titre de Splitting of the ego, que je traduis par "Division ou éclatement du moi dans le mécanisme du symptôme analytique", celui dont on peut dire : sur lequel FREUD est resté, la plume lui tombant des mains, cet article inachevé, c’est la dernière œuvre qu’il nous lègue, lie étroitement tout ce qui est de l’économie de l’ego avec cette dialectique de la reconnaissance perverse, si l’on peut dire - d’un certain thème auquel le sujet se trouve confronté - lie étroitement, en un nœud indissoluble, la fonction de l’ego et la relation imaginaire comme telle dans les rapports du sujet à la réalité, et en tant que cette relation imaginaire est utilisée et intégrée au mécanisme du signifiant.
Prenons maintenant le fantasme "On bat un enfant". FREUD s’arrête sur le sujet de ce que signifie ce fantasme dans lequel paraît absorbée, sinon l’entièreté, du moins une partie importante des satisfactions libidinales du sujet. Il insiste : il l’a vu en grande majorité chez des sujets féminins, en moindre chez des sujets masculins, il ne s’agit pas de n’importe quel fantasme sadique ou pervers, il s’agit de ceux qui culminent et se fixent sous cette forme dont le sujet donne d’abord le thème d’une façon très réticente.
Il semble qu’une assez grande charge de culpabilité se lie pour le sujet à la communication même de ce thème qui, une fois qu’il l’a révélé, donné, ne peut pas pour lui s’articuler différemment ni autrement que par "On bat un enfant". "On bat", cela veut dire que pour le sujet, ce n’est pas lui qui bat, il est là en spectateur.
FREUD commence par analyser la chose comme elle se passe dans l’imagination des filles, chez des sujets féminins qui ont eu à lui révéler cela. Il s’agit d’un personnage qui, à le considérer dans ses caractères d’ensemble, peut être considéré comme étant de la série de la lignée du "personnage qui a l’autorité". Ce n’est pas le père. C’est à l’occasion un instituteur, un personnage tout puissant, un roi, un tyran. Quelquefois, c’est très romancé : on reconnaît, non pas le père, mais quelque chose qui en est en quelque sorte l’équivalence pour nous.
Nous aurons très facilement à le situer, et ceci nous permet vraiment de le situer d’emblée dans la forme achevée du fantasme, à ne pas nous contenter de cette sorte d’homologie avec le père, de ne pas l’assimiler au père, de le placer dans un certain point qui est cet au-delà du père, de le situer quelque part dans cette catégorie du Nom du Père que nous prenons soin de distinguer des incidences du Père réel.
[…]
Il s’agit de tirer de ceci enseignement, de voir ce que pour nous, peut représenter cette sorte de résultat de cette investigation minutieuse, qui porte la même marque de précision et d’insistance, de retour, de travail de son matériel, jusqu’à ce qu’il ait vraiment détaché ce qui lui apparaît les articulations irréductibles, qui fait l’originalité d’à peu près tout ce qu’a écrit FREUD.
Mais nous, spécialement, ce que nous voyons dans les Cinq Grandes Psychanalyses, dans cet admirable Homme aux loups où il revient sans cesse sur ce même thème qui est de rechercher strictement la part de ce qu’on peut appeler l’origine symbolique et l’origine réelle de ce qui est la chaîne primitive dans l’histoire du sujet, c’est cela même. Là de même, il nous détache 3 étapes, trois temps : une 1ère étape, nous dit-il, qu’on trouve toujours dans cette occasion chez les filles, qui est ceci : l’enfant qui est battu, à un moment donné de l’analyse, dévoile dans tous les cas, nous dit-il, son existence et son vrai visage : C’est un germain, c’est-à-dire un frère ou une sœur. Donc c’est un petit frère ou une petite sœur que le père bat. La signification de ceci, nous dit FREUD, se place très nettement sur deux plans.
[…]
FREUD souligne que c’est au niveau archaïque que se situe la signification de ce fantasme primitif. C’est pour autant que du père, de la part du père… il ne se trouve pas d’étape plus élevée du fantasme, je veux dire étape archaïque antérieure …c’est pour autant que de la part du père est refusée, déniée à cet enfant… au petit frère ou à la petite sœur qui subit, dans le fantasme, les sévices de la part du père …c’est pour autant qu’il y a dénonciation de la relation d’amour, humiliation, que ce sujet est visé, dans ce fantasme, dans son existence de sujet qu’il est l’objet de sévices et que ces sévices consistent à le dénier comme sujet, à réduire à rien son existence comme désirante, à le réduire à quelque chose qui, en tant que sujet, tend à l’abolir.
C’est cela le sens du fantasme primitif : Mon père ne l’aime pas, et c’est cela qui fait plaisir au sujet, le fait que l’autre n’est pas aimé, c’est-à-dire n’est pas établi dans la relation, elle, proprement symbolique. C’est par ce nerf, par ce biais que l’intervention du père ici prend sa valeur pour le sujet, première, essentielle, celle dont va dépendre toute la suite.
Le deuxième temps, nous dit FREUD… et ceci n’est pas moins important à considérer que l’articulation du premier temps, ce premier temps est retrouvé dans l’analyse, l’autre, nous dit-il, n’y est jamais …doit être reconstruit.
[…]
Le deuxième temps est lié à la relation de l’œdipe comme telle - je dis pour la petite fille - et a ce sens d’une relation privilégiée de la petite fille avec son père. C’est elle qui est battue, et autour de cela : la convergence du matériel analytique qui nécessite de reconstruire cet état du fantasme, mais ce fantasme n’est jamais sorti, nous dit FREUD, dans le souvenir. Par contre le temps, chez la petite fille, du désir d’être l’objet du désir de son père, avec ce que ceci comporte de culpabilité, FREUD admet que ce peut être le retour coupable de ce désir œdipien qui nécessite qu’elle se fasse elle-même, dans ce fantasme uniquement reconstruit, l’objet du châtiment.
FREUD parle aussi à ce propos de régression, c’est-à-dire que pour autant que ce message ne peut être retrouvé dans la mémoire du sujet, pour autant qu’il est refoulé, un mécanisme corrélatif qu’il appelle à ce propos régression, peut faire que ce soit à cette relation antérieure que le sujet recourt pour exprimer dans un fantasme qui n’est jamais mis au jour, cette relation que le sujet a à ce moment–là avec le père, relation franchement libidinale, déjà structurée sur le mode œdipien.
Dans un troisième temps, et après la sortie de l’œdipe, il ne restera rien d’autre que ce schéma général où une nouvelle transformation se sera introduite qui est double : la figure du père est dépassée, transposée, renvoyée à la forme générale du personnage qui peut battre, qui est en posture de battre, personnage omnipotent et despotique, et le sujet lui-même sera là présenté sous la forme de ces enfants multipliés qui ne sont même plus de son propre sexe, qui sont une espèce de série neutre d’enfants.
[…] nous savons tous qu’il est d’importance décisive dans le déclenchement des névroses… il suffit d’avoir la moindre expérience dans l’analyse pour savoir combien l’apparition d’un petit frère ou d’une petite sœur a un rôle vraiment carrefour dans l’évolution de quelque névrose que ce soit …seulement, si nous nous arrêtons d’abord là, cela a chez nous exactement le même effet dans notre pensée que ça en a pour le sujet dans sa névrose, c’est-à-dire que si nous nous arrêtons tout de suite dans ce rapport de réalité, cela nous masque complètement la fonction de ce rapport.
À savoir que c’est pour autant que ce rapport vient à la place de ce qui nécessite un tout autre développement, un développement de symbolisation, et que cela le complique et nécessite une solution tout à fait différente. C’est pour cela que cette relation au frère ou à la petite sœur, au rival quelconque, prend sa valeur décisive. Or ici, que voyons-nous dans le cas de la solution fantasmatique liée au fantasme, dans cette occasion dit masochiste ? Nous voyons quelque chose dont FREUD nous a articulé la nature : ce sujet est aboli sur le plan symbolique.
C’est en tant qu’il est un rien du tout, qu’il est quelque chose à quoi on refuse toute considération en tant que sujet, que l’enfant trouve dans ce cas particulier le fantasme de fustigation. C’est à ce titre, et pour autant que l’enfant va réussir cette solution du problème à ce niveau.
Nous n’avons qu’à nous limiter au cas où c’est comme cela, mais à comprendre ce qui se passe dans le cas où c’est comme cela. C’est effectivement d’un acte symbolique qu’il s’agit, et FREUD le souligne bien : ce qui se passe chez cet enfant arrive chez le sujet lui-même, qui se croit quelqu’un dans la famille. Une seule taloche, nous dit FREUD, suffit souvent à le précipiter du faîte de sa toute-puissance.
Il s’agit bien d’un acte symbolique, et je dirai que la forme même qui entre en jeu dans le fantasme, à savoir le fouet, la baguette, a quelque chose qui porte en soi le caractère et la nature de je ne sais quelle chose qui, sur le plan symbolique, s’exprime par une raie, par quelque chose qui barre le sujet.
[…]
Le 2ème temps… et ceci a son importance pour la valorisation de ce schéma que je vous ai introduit la dernière fois …est ceci : ce fantasme, dans le 2ème temps va prendre une tout autre valeur, et c’est bien cela qui est l’énigme, qui est toute l’énigme. C’est l’essence du masochisme. C’est dans le changement de sens de ce fantasme comme tel, à savoir comment ce quelque chose qui a servi à dénier l’amour, est ce quelque chose même qui va servir à le signifier.
Quand il s’agit du sujet, il n’y a pas moyen de sortir de cette impasse, et je ne vous dis pas que ce soit là quelque chose qui soit facile à saisir comme expliqué, comme déplié. Il faut que nous nous tenions d’abord au fait, à savoir que c’est comme cela, et après cela que nous tâchions de comprendre pourquoi cela peut être comme cela.
En d’autres termes, pourquoi l’introduction de ce signifiant radical qui se divise en deux choses :
– un message : "l’enfant battu", le sujet reçoit la nouvelle, le petit rival est un enfant battu, c’est-à-dire un rien du tout, quelque chose sur lequel on peut s’asseoir
– et puis, de cela, un signifiant qu’il faut bien isoler comme tel, à savoir : avec quoi on fait cela.
[…]
Ceci, au 2ème temps, manifeste donc dans sa duplicité également le message, mais un message "Mon père me bat" qui ne parvient pas au sujet. C’est comme cela qu’il faut entendre ce que dit FREUD à ce moment-là, le message qui à un moment a voulu dire :
"Le rival n’existe pas, il n’est rien du tout"
c’est le même qui veut dire :
"Toi tu existes, et même tu es aimé".
C’est ce qui sert à ce moment-là, sous la forme, disons régressive ou refoulée, mais peu importe, c’est tout de même cela qui sert de message, mais de message qui ne parvient pas. Il convient de nous arrêter sur ce temps énigmatique, parce que, comme nous le dit FREUD : c’est toute l’essence du masochisme.
[…] Nous avons donc là le message, celui qui ne parvient pas à la place du sujet, et la seule chose qui reste comme un signe par contre, c’est le matériel du signifiant, cet objet, le fouet, lui, reste.
Il reste comme un signe jusqu’à la fin et au point - restant comme un signe - de devenir le pivot, je dirai presque le modèle du rapport avec le désir de l’autre, puisque ensuite le fantasme dernier, celui qui reste - dont le caractère de généralité nous est assez bien indiqué par la démultiplication indéfinie à ce moment-là des sujets - veut dire ceci, à savoir : mon rapport avec l’autre, les autres, les petits autres, avec le petit a, mon rapport avec ceux-là, pour autant que ce rapport est un rapport libidinal, est lié à ceci, que les êtres humains sont comme tels tous sous la férule, que pour l’être humain, entrer dans le monde du désir c’est bel et bien et tout d’abord subir de la part de ce quelque chose qui existe au-delà - que nous l’appelions le père, ici, n’a plus d’importance, peu importe - c’est la Loi. Voilà ce que chez un sujet déterminé, sans doute entrant dans l’affaire par des voies particulières, comment une certaine ligne d’évolution se définit, et quelle est la fonction du fantasme terminal : de manifester un rapport essentiel du sujet au signifiant.
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Info: 12 février 1958
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