Il y a quelque chose ici que je voudrais pointer. Vous m’avez entendu longtemps vous avertir des dangers de l’altruisme. Méfiez-vous, vous ai-je dit implicitement et explicitement, des pièges du Mitleid, la pitié, de ce qui nous retient de faire du mal à l’autre, à "la pauvre gosse", moyennant quoi on l’épouse et on est pour longtemps emmerdés tous les deux. Je schématise : ce sont les dangers de l’altruisme. Seulement, si ce sont des dangers, contre lesquels c’est simple humanité de vous mettre en garde, cela ne veut pas dire que ce soit là le dernier ressort.
C’est d’ailleurs ce en quoi je ne suis pas - auprès de l’X à qui je parle en l’occasion - "l’avocat du diable" qui le rappellerait au principe d’un sain égoïsme et qui le détournerait de cette pente bien sympathique qui consiste à ne pas être vilain. C’est qu’en fait le précieux Mitleid, cet altruisme - pour le sujet qui se méconnaît - n’est que la couverture d’autre chose, et vous l’observerez toujours à condition toutefois d’être dans le plan de l’analyse. Travaillez un peu le Mitleid d’un obsessionnel et ici le premier temps est de s’apercevoir - avec ce que je vous pointe, avec ce que d’ailleurs toute la tradition moraliste permet en l’occasion d’affirmer - que ce qu’il respecte, ce à quoi il ne veut pas toucher dans l’image de l’autre, c’est à sa propre image. Et c’est pourquoi, si n’était pas soigneusement préservée l’intactitude, l’intouchabilité de cette propre image, ce qui surgirait de tout cela serait bel et bien l’angoisse.
L’angoisse devant quoi ?
Pas devant l’autre où il se mire - celle que j’ai appelée tout à l’heure "la pauvre gosse", qui ne l’est que dans son imagination car elle est toujours bien plus dure que vous ne pouvez le croire - c’est pas devant "la pauvre gosse" qu’il a l’angoisse, devant i(a), non pas l’image de lui-même, mais devant l’autre : (a), comme objet de son désir.
Je dis cela pour bien illustrer ce qui est très important, c’est que l’angoisse se produit bien - topiquement - à la place définie par i(a) c’est-à-dire - comme la dernière formulation de FREUD nous l’articule - à la place du moi, mais qu’il n’y a de signal d’angoisse qu’en tant qu’il se rapporte à un objet de désir, et à cet objet de désir en tant qu’il perturbe le moi idéal i(a), celui qui s’origine dans l’image spéculaire.
Qu’est-ce que cela veut dire que ce lien absolument nécessaire pour comprendre le signal d’angoisse ? Cela veut dire que la fonction de ce signal ne s’épuise pas dans sa Warnung, son avertissement d’avoir à se trotter. C’est que tout en accomplissant sa fonction, ce signal maintient le rapport avec l’objet de désir. C’est cela qui est la clé et le ressort de ce que FREUD - dans cet article et ailleurs de façon répétée, et avec cet accent, ce choix des termes, cette incisivité qui est chez lui illuminante - nous accentue, nous caractérise, en distinguant la situation d’"angoisse" de celle du "danger" : "Gefahr", et de celle de l’"Hilflosigkeit" [détresse].
Dans l’Hilflosigkeit, la détresse, le sans-recours, le sujet est purement et simplement chaviré, débordé par une situation irruptive à laquelle il ne peut faire face d’aucune façon. Entre cela et prendre la fuite - solution qui, pour ne pas être héroïque, est celle dont Napoléon lui-même trouvait que c’était la véritable solution courageuse quand il s’agissait de l’amour - entre cela et la fuite, il y a autre chose, et c’est ce que FREUD nous pointe en soulignant dans l’angoisse ce caractère d’Erwartung [attente, espérance]. C’est là le trait central. Que nous en puissions faire secondairement la raison de détaler, c’est une chose, mais ce n’est pas là son caractère essentiel. Son caractère essentiel, c’est l’Erwartung et c’est ceci que je désigne en vous disant que l’angoisse est le mode radical sous lequel est maintenu le rapport au désir.
Quand - pour des raisons de résistance, de défense, etc., tout ce que vous pouvez mettre dans l’ordre des mécanismes de l’annulation de l’objet - quand il ne reste plus que cela et que l’objet disparaît, s’escamote, mais pas ce qui peut en rester, à savoir l’Erwartung, la direction vers sa place, la place où il fait dès lors défaut, où il ne s’agit plus que d’un unbestimmtes Objekt, ou encore comme dit FREUD nous sommes dans le rapport de Löslichkeit, quand nous en sommes là, l’angoisse est le dernier mode, le mode radical, sous lequel il continue de soutenir - même si c’est d’une façon insoutenable - le rapport au désir.
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Info: 14 juin 1961
— Ψ ← B ← Φ · Le sol parle avant le langage.
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