Hier soir j’ai fait allusion au fait d’avoir regardé d’assez près l’histoire de l’enfance de GIDE telle que Jean DELAY nous l’expose d’une façon véritablement exhaustive dans la pathographie* qu’il nous a livrée de ce cas. Il est tout à fait clair que GIDE, "l’enfant disgracié" - comme l’a dit quelque part l’auteur à la vue photographique devant laquelle le personnage s’est senti frémir - que GIDE, l’enfant disgracié, l’enfant livré dans son érotisme, auto-érotisme primitif, aux images les plus inconstituées puisque, nous dit-il, il trouvait son orgasme dans son identification à des situations en quelque sorte catastrophiques, il trouvait très précisément sa jouissance dans la lecture de quelques termes, à la lecture de Madame de SÉGUR par exemple… dont véritablement les livres sont fondamentaux de toute l’ambiguïté du sadisme primordial, mais où le sadisme n’est peut-être pas le plus élaboré …où il a pris la forme de l’enfant battu, d’une servante qui laisse tomber quelque chose dans un grand "patatras" de destruction de ce qu’elle tient entre les mains.
D’où l’identification à ce personnage de GRIBOUILLE dans un conte d’ANDERSEN, qui s’en va au fil de l’eau et finit par arriver à un lointain rivage, transformé en un rat mort, c’est-à-dire dans les formes les moins humainement constituées de cette douleur de l’existence.
Assurément, nous ne pouvons rien, là, appréhender d’autre, sinon ce quelque chose d’abyssal qui est constitué dans ce rapport premier avec une mère dont nous savons à la fois qu’elle avait de très hautes et très remarquables qualités, et ce je ne sais quoi de totalement élidé** dans sa sexualité, dans sa vie féminine, qui met assurément en sa présence l’enfant, dans ses années de départ, dans une position totalement insituée.
Le point tournant, le point où la vie du jeune GIDE reprend, si l’on peut dire, sens et constitution humaine, est dans ce moment d’identification crucial… qui nous est donné aussi clairement qu’il est possible de l’être dans son souvenir et qui laisse d’une façon non douteuse sa marque sur toute son existence, puisque aussi bien il en a conservé le point pivot et l’objet à travers toute son existence …dans cette identification à sa jeune cousine dont il ne suffit pas de donner le terme sous cette forme vague.
Identification, c’est certain, il nous le dit. Quand ? Dans ce moment, dont on ne s’arrête pas assez à son caractère singulier, où il retrouve sa cousine en pleurs au deuxième étage de cette maison où il s’est précipité, non pas tant attiré par elle que par son flair, par son amour du clandestin qui sévit dans cette maison.
Après avoir traversé le premier étage où la mère de cette cousine - sa tante - il la voit, ou plus exactement l’entrevoit plus ou moins au bras d’un amant, il trouve sa cousine en pleurs. Et là, somme d’ivresse, d’enthousiasme, d’amour, de détresse et de dévotion, il se consacre à "protéger cette enfant", nous dit-il plus tard. N’oublions pas qu’elle était son aînée : à cette époque GIDE avait 13 ans, et Madeleine en avait 16.
Il se produit à ce moment ce quelque chose dont nous ne pouvons absolument pas comprendre le sens :
– si nous ne le posons pas dans cette relation tierce où le jeune André se trouve, non pas seulement avec sa cousine, mais avec celle qui, à l’étage au-dessous, est en train d’évaporer les chaleurs de fièvre,
– et si nous ne nous souvenons pas de cet antécédent qu’André GIDE nous livre dans La porte étroite, à savoir d’une tentative de séduction opérée par la dite mère de sa cousine.
Ce qui se produit alors, c’est quelque chose qui est quoi ? Il est devenu "l’enfant désiré", André GIDE, au moment de cette séduction, dont il s’est d’ailleurs enfui avec horreur parce qu’en effet rien ne vient y apporter cet élément de médiation, cet élément d’approche qui fait de cela autre chose qu’un trauma, il s’est trouvé pour la première fois pourtant en position d’enfant désiré. Ce moment produit l’issue de cette situation nouvelle qui, d’un certain côté, va être pour lui salvatrice mais qui va néanmoins le fixer dans une position profondément divisée, eu égard au mode d’activité tardive, et je le répète sans médiation, dans lequel se produit cette rencontre.
Que va-t-il garder dans la constitution de ce terme symbolique qui jusqu’alors lui manquait ? Il ne gardera rien d’autre que la place de l’enfant désiré qu’il va pouvoir enfin occuper par l’intermédiaire de sa cousine. À cette place où il y avait un trou, il y a maintenant une place, mais rien de plus, car à cette place, bien sûr il se refuse : il ne peut accepter le désir dont il est l’objet. Mais par contre son moi incontestablement ne cesse pas :
– de s’identifier, et ceci à jamais, sans le savoir, au sujet du désir duquel il est maintenant dépendant, c’est-à-dire lui,
– de devenir amoureux à jamais, et jusqu’à la fin de son existence, de devenir amoureux de ce petit garçon qu’il a été un instant entre les bras de sa tante, de cette tante qui lui a caressé le cou, les épaules et la poitrine.
Et nous verrons que toute sa vie est dans ce dont nous pouvons faire état, à savoir de ce qu’il nous a avoué, à savoir que dès son voyage de noces - chacun s’en époustoufle et s’en scandalise - et presque devant sa femme, il pense au "suppliciant délice", comme il s’exprime, du caressage des bras et des épaules des jeunes garçons qu’il rencontre dans le train.
C’est là une page désormais célèbre qui fait partie de la littérature, dans laquelle GIDE montre ce qui, pour lui, reste le point privilégié de toute fixation de son désir. En d’autres termes, ce qui - au niveau de ce qui devient pour lui son idéal du moi - a été soustrait ici, à savoir le désir dont il est l’objet et qu’il ne peut supporter, il l’assume pour lui-même, il devient à jamais et éternellement amoureux de ce même petit garçon caressé qu’il n’a pas voulu, lui, être.
[…]
La perversion d’André GIDE ne tient pas tellement dans le fait qu’il ne peut désirer que des petits garçons, que le petit garçon qu’il avait été, la perversion d’André GIDE consiste en ceci : c’est que là, il ne peut se constituer qu’à perpétuellement se dire, se soumettre - dans cette Correspondance qui pour lui est le cœur de son œuvre - qu’à être celui qui se fait valoir à la place occupée par sa cousine, celui dont toutes les pensées sont tournées vers elle, celui qui lui donne littéralement à chaque instant tout ce qu’il n’a pas, mais rien que cela, qui se constitue comme personnalité dans elle, par elle, et par rapport à elle. Ce qui le met par rapport à elle dans cette sorte de dépendance mortelle qui le fait s’écrier quelque part :
"Vous ne pouvez savoir ce que c’est que l’amour d’un uraniste *** ! C’est quelque chose comme un amour embaumé."
Cette entière projection de ce qui est sa propre essence dans ce qui est la base, et en effet le cœur et la racine, chez lui de son existence d’homme littéraire, d’homme tout entier dans le signifiant et dans ses rapports et dans ce qu’il communique, c’est par là qu’il est saisifié dans sa relation inter-humaine et que pour lui cette femme non désirée peut être en effet l’objet du suprême amour, qui lui est essentiellement lié, et quand cet objet avec lequel il a rempli ce trou de l’amour sans désir, quand cet objet vient à disparaître, il pousse ce misérable cri dont j’ai indiqué hier soir dans ce que je vous disais, la parenté avec le cri comique par excellence : "Ma cassette ! ma chère cassette !", la cassette de L’Avare.
Auteur:
Info: 5 mars 1958 *branche de la paléopathologie qui s'intéresse, comme elle, à l'étude médicale de restes humains anciens mais dans les rares cas de sujets où l'on dispose de quelques connaissances biographiques ou d'un portrait **élider : supprimer la voyelle finale d'un mot devant un autre mot commençant par une voyelle ou un \(h\) muet, l'écrivant avec une apostrophe. Il s'agit d'un mécanisme de contraction (ex: le + arbre \(\rightarrow \) l'arbre). *** homosexuel
Commentaires: 2
— Ψ → B → Φ · L'émotion traverse le temps comme l'eau traverse le sol.
nbsp;
Coli Masson
23.05.2026
Je ne sais pas si finalement Gide a couché avec de jeunes garçons ? ou est-ce simplement resté sur le plan du fantasme ? De castration, là, pour le coup, il en a manqué un peu.
miguel
10.05.2026
ouhlala.. mais bien intéressant. Je me suis permis de préciser quelques termes dans les infos. On pensera éventuellement aussi à : cause-effet, pédophilie, castration, écrivain-sur-écrivain