Appartenir à une famille n'apporte plus comme autrefois un sentiment de sécurité. Ce fait m'a paru très souvent lié à une moindre insertion de la famille dans un cadre préexistant. La famille n'est plus valorisée en elle-même par les autres familles, c'est-à-dire par le reste du grand groupe. Elle s'installe n'importe où, personne ne la connaît, et on ne va la juger que sur les signes actuels de son comportement apparent. On ne sait qui est la famille, puisque le lieu change tout le temps ; lieu qui est généralement un petit appartement où il ne reste plus rien des souvenirs traditionnels, des fétiches auxquels s'accroche quelquefois, et avec bonheur, la famille. La famille n'a plus de racines telluriques ; ou, si elle en a, ces racines, au lieu d'être nourrissantes, sont plutôt éprouvantes : ainsi cette famille où l'on a transporté le mobilier d'un appartement provincial de dix pièces dans quatre pièces à Paris, où les enfants ne peuvent plus remuer. Dans ces conditions, les ancêtres, au lieu d'apaiser les tensions et d'aider comme autrefois à l'enracinement de l'esprit de famille, ne sont plus que meubles-personnes que l'on transporte dans des logements déjà trop petits, des vieillards dont la seule possession est un poste de télévision, des "casse-pieds" qui ont des manies ou des revendications. Or, cette mobilité est devenue, dans la conscience de nos contemporains, preuve de vitalité ; elle a été survalorisée. Nous souffrons d'une espèce de "dromomanie", d'instabilité. Tout le monde court toujours, dans les grandes villes ; et vous voyez des gens qui fuient des "trous" infâmes de trois ou quatre pièces, habités par dix personnes, pour aller en voiture n'importe où. Et, pourtant, la famille ne devrait pas être du bougeant-tout-le-temps. Autrefois, c'était du stable dans les manières de vivre et de penser. Notons aussi que, maintenant, pénètrent à l'intérieur des foyers des notions qu'il fallait autrefois chercher dans les livres, ou en se déplaçant au théâtre, aux variétés. Avec la télévision, il entre dans la famille une ambiance tout à fait étrangère, des vedettes, des gens qui parlent de n'importe quoi et qui deviennent le centre de la vie des adultes et des enfants. Le cinéma, la radio imposent des fantasmes perturbants, qui parasitent la famille et qui sont souvent semés par les personnes les moins intéressantes de la société. À part quelques émissions amusantes, combien d'imbécillités n'écoute-t-on pas, et comme on les écoute parce qu'on ne sait pas s'il ne va pas y avoir après quelque chose d'intéressant, il n'y a même plus de conversation dans les familles. Or, c'est par la conversation que les gens se connaissent. Ce mouvement attractif, ce "hors-de-soi" permettent une apparence d'ajustement au monde, mais superficiellement, et finalement chaque être humain est tout seul, beaucoup plus qu'avant. On cherche à "paraître" tous de la même façon, à parler le même langage avec le même accent, à jouer avec le même cerceau, à ressembler à Brigitte Bardot... Mais qu'y a-t-il derrière ce paraître ? Le désir d'avoir audience. Au fond, on cherche à s'identifier à ceux qui ont audience dans la société ; car chacun veut avoir audience, surtout les jeunes.
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Info: Les étapes majeures de l'enfance, 1994
— Ψ → B → Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.
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