Il faut n’avoir jamais observé simplement un enfant dans son développement dans les premiers mois pour ne pas s’apercevoir que la première communication, en tant vraiment que communication, c’est-à-dire avec l’au-delà de ce que vous êtes devant lui comme présence symbolisée, c’est le rire. Avant toute parole, l’enfant rit. Il rit quand le rire bien sûr est lié au sourire et à la détente, et tout le mécanisme physiologique du rire est lié toujours à une certaine satisfaction.
On a parlé de ce dessein du sourire de l’enfant repu, mais l’enfant, en tant qu’il vous rit, il vous rit précisément dans une certaine relation bien sûr avec sa satisfaction du désir, mais après et au-delà de cette satisfaction, pour autant que, encore présent et éveillé, c’est à cet au-delà de cette présence, en tant qu’elle est capable de le satisfaire et qu’elle contient en lui l’accord à son désir, que le rire se produit et que la présence familière, la présence dont il a l’habitude et la connaissance, en tant qu’elle peut satisfaire à ses désirs dans leur diversité, est là appelée, appréhendée, reconnue dans ce mode si spécifique, si spécial que sont, chez les enfants, avant la parole, ces premiers rires en présence de certaines des présences qui le soignent, qui le nourrissent, qui lui répondent.
Le rire répond aussi bien d’ailleurs à tous ces jeux maternels qui sont les premiers exercices dans lesquels lui est apportée la modulation, l’articulation comme telle. Le rire, en tant que justement il est lié à ce que je vous ai appelé pendant toutes ces premières articulations des conférences de cette année le trait d’esprit, est l’au-delà, l’au-delà de l’immédiat, l’au-delà de toute demande. Le désir, en tant qu’il est à proprement parler lié à un signifiant, dans l’occasion le signifiant de la présence, c’est à l’au-delà de cette présence, au sujet là derrière, que s’adressent les premiers rires.
Et nous trouvons là, dès ce moment, dès l’origine si l’on peut dire, la racine de l’identification. Car l’identification, pour autant qu’elle se fera successivement au cours du développement de l’enfant avec tel ou tel, avec la mère d’abord, avec le père ensuite, et je ne vous dis pas que ce pas épuise la question, mais que nous en trouvons là une racine. L’identification est très exactement le corrélatif de ce rire, car l’opposé du rire, bien entendu, ce ne sont pas les pleurs. Les pleurs expriment la colique, expriment le besoin, les pleurs ne sont pas une communication, les pleurs sont une expression. Mais le rire, pour autant que je suis forcé d’articuler pourquoi, est une communication.
Par contre, qu’est-ce qui correspond à l’opposé du rire, pour autant que le rire constate, communique, s’adresse à celui qui, au-delà de cette présence signifiée, est le ressort, la source du plaisir et de l’identification ? C’est le contraire : on ne rit plus, on est sérieux comme un pape ou comme un papa, on fait mine de rien, parce que celui qui est là vous fait un certain visage de bois parce que, sans doute, ce n’est pas le moment de rire. Ce n’est pas le moment de rire parce que les besoins n’ont pas, à ce moment-là, à être satisfaits. Le désir, comme on dit, se modèle sur celui qui détient le pouvoir de le satisfaire, qui oppose la résistance de la réalité comme on dit, qui n’est peut-être pas tout à fait ce qu’on dit qu’elle est, mais qui, assurément, se présente ici sous une certaine forme, et, pour tout dire, d’ores et déjà dans cette dialectique de la demande.