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fonction paternelle

Le moi idéal, c’est le fils de famille au volant de sa petite voiture de sport. Avec ça il va vous faire voir du pays. Il va faire le malin. Il va exercer son sens du risque, ce qui n’est point une mauvaise chose, son goût du sport comme on dit, et tout va consister à savoir quel sens il donne à ce mot "sport", si du "sport" ça ne peut pas être aussi le défi à la règle - je ne dis pas seulement du code de la route, mais aussi bien de la sécurité. Quoi qu’il en soit c’est bien le registre où il aura à se montrer ou à ne pas se montrer et à savoir comment il convient de se montrer plus fort que les autres, même si ceci consiste à dire qu’on y va un peu fort. Le moi idéal c’est ça.

Je n’ouvre qu’une porte latérale - car ce que j’ai à dire c’est le rapport avec l’idéal du moi - une porte latérale avec ceci : qu’il ne laisse pas tout seul et sans objet le moi idéal, parce qu’après tout dans telle occasion - pas dans toutes - s’il se livre à ces exercices scabreux c’est pour quoi ? Pour attraper une gamine !

Est-ce que c’est tellement pour attraper une gamine que pour la façon d’attraper la gamine ? Le désir importe peut être moins ici que la façon de le satisfaire. Et c’est bien en quoi et pourquoi, comme nous le savons, la gamine peut être tout à fait accessoire, même manquer. Pour tout dire, ce côté-là qui est celui où ce moi idéal vient prendre sa place dans le fantasme, nous voyons mieux, plus facilement qu’ailleurs, ce qui règle la hauteur de ton des éléments du fantasme, et qu’il doit y avoir quelque chose ici, entre les deux termes, qui glisse pour que l’un des deux puisse si facilement s’élider. Ce terme qui glisse, nous le connaissons : pas besoin ici d’en faire état avec plus de commentaire, c’est le petit phi [ϕ], le phallus imaginaire, et ce dont il s’agit, c’est bien de quelque chose qui se met à l’épreuve.

Qu’est-ce que c’est que l’idéal du moi ? L’idéal du moi qui a le plus étroit rapport avec ce jeu et cette fonction du moi idéal est bel et bien constitué par le fait qu’au départ, je vous ai dit : s’il a sa petite voiture de sport, c’est parce qu’il est le fils de famille et qu’il est "le fils à papa" et que - pour changer de registre - si "Marie-Chantal" comme vous le savez s’inscrit au parti communiste, c’est pour faire chier "Père". De savoir si elle ne méconnaît pas dans cette fonction sa propre identification à ce qu’il s’agit d’obtenir en faisant chier père, c’est encore une porte latérale que nous nous garderons de pousser.

Mais disons bien que l’une et l’autre, Marie-Chantal et le fils à papa au volant de sa petite voiture, seraient tout simplement englobés dans ce monde organisé comme ça par le père s’il n’y avait pas justement le signifiant "Père", qui permet, si je puis dire, de s’en extraire pour s’imaginer, et même pour arriver à le faire chier.

C’est ce qu’on exprime en disant qu’il ou elle introjecte dans l’occasion l’image paternelle.

Est-ce que ça n’est pas aussi dire que c’est l’instrument grâce à quoi les deux personnages, masculin et féminin, peuvent s’extrojecter eux de la situation objective ?

L’introjection, c’est en somme ça : s’organiser subjectivement de façon à ce que le père en effet, sous la forme de l’idéal du moi pas si méchant que ça, soit un signifiant d’où la petite personne, mâle ou femelle, vienne à se contempler sans trop de désavantage au volant de sa petite voiture ou brandissant sa carte du parti communiste. En somme, si de ce signifiant introjecté le sujet tombe sous un jugement qui le réprouve, il prend par là la dimension du "réprouvé", ce qui, comme chacun sait, n’a rien de narcissiquement si désavantageux. Mais alors, il en résulte que nous ne pouvons pas parler si simplement de la fonction de l’ego idéal comme réalisant d’une façon en quelque sorte massive la coalescence de l’autorité bienveillante, et de ce qui est bénéfice narcissique comme si c’était purement et simplement inhérent à un seul effet au même point.

[…]

La distinction nécessaire du lieu où se produit le bénéfice narcissique avec le lieu où le moi idéal fonctionne, nous force d’interroger différemment le rapport de l’un et de l’autre avec la fonction de l’amour, ce rapport avec la fonction de l’amour qu’il ne s’agit pas d’introduire - et moins que jamais au niveau où nous sommes de l’analyse du transfert - d’une façon confusionnelle.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 31 mai 1961

[ exemple ] [ pivot structurant ] [ définition ] [ concepts psychanalytiques ] [ différence ]

 

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Ψ ⇒ B ⇒ Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.

concept psychanalytique

La "présence du passé" donc, telle est la réalité du transfert. Est-ce qu’il n’y a pas d’ores et déjà quelque chose qui s’impose, qui nous permet de la formuler d’une façon plus complète ? C’est "une présence" - un peu plus qu’une présence - c’est "une présence en acte" et, comme les termes allemand et français l’indiquent, une reproduction. Je veux dire que ce qui n’est pas assez articulé, pas assez mis en évidence dans ce qu’on dit ordinairement, c’est en quoi cette reproduction se distingue d’une simple passivation du sujet.

Si c’est une reproduction, si c’est quelque chose en acte, il y a dans la manifestation du transfert quelque chose de créateur. Cet élément me parait tout à fait essentiel à articuler, et comme toujours, si je le mets en valeur, ça n’est pas que le repérage n’en soit déjà décelable d’une façon plus ou moins obscure dans ce qu’ont déjà articulé les auteurs.

Car si vous vous reportez au rapport qui fait date de Daniel LAGACHE, vous verrez que c’est là ce qui fait le nerf, la pointe de cette distinction qu’il a introduite, mais qui à mon sens reste un peu vacillante et trouble de ne pas voir cette dernière pointe, de la distinction qu’il a introduite de l’opposition autour de laquelle il a voulu faire tourner sa distinction du transfert entre "répétition du besoin" et "besoin de répétition". Car si didactique que soit cette opposition, en réalité elle n’est pas incluse, n’est même pas un seul instant véritablement en question, dans ce que nous expérimentons du transfert.

Il n’y a pas de doute, quand il s’agit du "besoin de répétition", nous ne pouvons pas formuler autrement les phénomènes du transfert que sous cette forme énigmatique : pourquoi faut-il que le sujet répète à perpétuité cette signification, au sens positif du terme, ce qu’il nous signifie par sa conduite ?

Appeler ça "besoin", c’est déjà infléchir dans un certain sens, ce dont il s’agit.

[…]

Car il est clair que tout, d’autre part, nous indique que si ce que nous faisons, nous le faisons en tant que le transfert est la répétition d’un besoin - d’un besoin qui peut manifester là le transfert et là le besoin - nous arrivons à une impasse, puisque nous passons, par ailleurs, notre temps à dire que c’est une ombre de besoin, un besoin déjà depuis longtemps dépassé, et que c’est pour cela que sa répétition est possible. Et aussi bien ici nous arrivons au point où le transfert apparaît comme à proprement parler une source de fiction.

Le sujet dans le transfert feint, fabrique, construit quelque chose, et alors il semble qu’il n’est pas possible de ne pas tout de suite intégrer à la fonction du transfert ce terme, qui est d’abord : quelle est la nature de cette fiction, quelle en est la source d’une part, l’objet d’autre part ? Et s’il s’agit de fiction : qu’est-ce qu’on feint ? Et puisqu’il s’agit de feindre : pour qui ? Il est bien clair que si on ne répond pas tout de suite : "Pour la personne à qui on s’adresse", c’est parce qu’on ne peut pas ajouter : "le sachant". C’est parce que d’ores et déjà on est très éloigné par ce phénomène de toute hypothèse même de ce qu’on peut appeler massivement par son nom : simulation.

Donc ce n’est pas pour la personne à qui on s’adresse en tant qu’on le sait. Mais ça n’est pas parce que c’est le contraire, à savoir que c’est en tant qu’on ne le sait pas, qu’il faut croire que, pour autant, la personne à qui on s’adresse est là tout d’un coup volatilisée, évanouie. Car tout ce que nous savons de l’inconscient, à partir du départ, à partir du rêve, nous indique - et l’expérience nous montre - qu’il y a des phénomènes psychiques qui se produisent, se développent, se construisent pour être entendus, donc justement pour cet autre qui est là. Même si on ne le sait pas, même si on ne sait pas qu’ils sont là pour être entendus : ils sont là pour être entendus, et pour être entendus par un autre. En d’autres termes, il me parait impossible d’éliminer du phénomène du transfert le fait qu’il se manifeste dans le rapport à quelqu’un à qui l’on parle.

Ceci en est constitutif, constitue une frontière, et nous indique du même coup de ne pas noyer son phénomène dans la possibilité générale de répétition que constitue l’existence de l’inconscient. Hors de l’analyse il y a des répétitions liées bien sûr à la constance de la chaîne signifiante inconsciente dans le sujet. Ces répétitions, même si elles peuvent dans certains cas avoir des effets homologues, sont strictement à distinguer de ce que nous appelons "le transfert" […].

Auteur: Lacan Jacques

Info: 1er mars 1961

[ définition ] [ particularité ] [ question ] [ grand Autre ] [ chiasme ]

 
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Ψ ↔ B ↔ Φ · Ne célébrez pas la complexité avant d'avoir compris la disponibilité.

nom-du-père

Ce qui se passe au niveau de l’identification idéale, niveau où le père se fait préférer à la mère, point essentiel et point de sortie de l’œdipe, c’est quelque chose qui doit littéralement aboutir à la privation alors que tout ceci est tout à fait admissible et tout à fait conformisant.

Encore que ce n’est jamais réalisé complètement chez la femme comme issue de l’œdipe, car il lui reste toujours ce petit arrière-goût - ce qui s’appelle le Penisneid - qui prouve donc que ça ne marche pas vraiment rigoureusement. Mais dans le cas où ça doit marcher, si nous nous en tenons à ce schéma, le garçon, lui, devrait être toujours châtré. Il y a donc quelque chose qui cloche, qui manque dans notre explication.

Essayons maintenant d’introduire la solution. La solution est celle-ci : c’est que le père, je ne dis pas dans la famille… dans la famille il est tout ce qu’il veut, il est une ombre, il est un banquier, il est tout ce qu’il doit être, il l’est ou il ne l’est pas, cela a toute son importance à l’occasion, mais ça peut aussi bien n’en avoir aucune …toute la question est de savoir ce qu’il est dans le complexe d’Œdipe.

Eh bien, le père n’est pas un objet réel : même s’il doit intervenir en tant qu’ objet réel pour donner corps à la castration, il n’est pas un objet réel. Alors qu’est-ce qu’il est ? Il n’est pas uniquement non plus cet objet idéal, parce que du côté de cet objet il ne peut arriver que des accidents. Or quand même, le complexe d’Œdipe n’est pas uniquement une catastrophe puisque c’est le fondement et la base de notre relation à la culture, comme on dit.

Alors naturellement, vous allez me dire : "Le père, c’est le père symbolique, vous l’avez déjà dit." Mais si je n’avais que cela à vous répéter... Je vous l’ai déjà assez dit pour ne pas vous l’apporter aujourd’hui. Ce que je vous apporte aujourd’hui, et ce qui justement permet d’apporter un peu plus de précision à cette notion de père symbolique, c’est ceci : le père est une métaphore.

Une métaphore, qu’est-ce que c’est ? Disons-le tout de suite pour le mettre sur le tableau, ce qui va nous permettre de rectifier les conséquences scabreuses du tableau. Une métaphore, je vous l’ai déjà expliqué, c’est un signifiant qui vient à la place d’un autre signifiant. Je dis :

"Le père, dans le complexe d’Œdipe... même si cela doit ahurir les oreilles de certains, je dis exactement : ...le père est un signifiant substitué à un autre signifiant."

Et là est le ressort, et l’unique ressort essentiel du père en tant qu’il intervient dans le complexe d’Œdipe. Et si ce n’est pas à ce niveau que vous cherchez les carences paternelles, vous ne les trouverez nulle part ailleurs. La fonction du père dans le complexe d’Œdipe, est d’être un signifiant substitué au signifiant, c’est-à-dire au premier signifiant introduit dans la symbolisation, le signifiant maternel.

C’est pour autant que le père vient, selon la formule que je vous ai expliquée une fois être celle de la métaphore, vient à la place de la mère : S à la place de S’, qui est la mère déjà liée à quelque chose qui était x, c’est-à-dire quelque chose qui était le signifié dans le rapport de l’enfant à la mère [...].

La question est : où est le signifié ? "Qu’est-ce qu’elle veut, celle-là ? Je voudrais bien que ce soit moi qu’elle veuille, mais il est bien clair qu’il n’y a pas que moi qu’elle veut, il y a autre chose qui la travaille". Ce qui la travaille, c’est le x, c’est le signifié. En somme, pour vous résumer mon séminaire de l’année dernière, la question n’est pas dans les relations d’objet : mettre cela au centre de la relation d’objet, c’est pure bêtise. L’enfant est, lui, l’objet partiel.

C’est parce que d’abord il est l’objet partiel qu’il est amené à se demander : "Qu’est-ce que ça veut dire qu’elle aille et qu’elle vienne ?". Ce signifié des allées et venues de la mère c’est le phallus. L’enfant, avec plus ou moins d’astuce, plus ou moins de chance, peut arriver très tôt à se faire phallus une fois qu’il a compris.

Mais la voie imaginaire n’est pas la voie normale, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle entraîne ce qu’on appelle des fixations, et puis elle n’est pas normale parce qu’en fin de compte, comme je vous le dirai, elle n’est jamais pure, elle n’est pas complètement accessible, elle laisse toujours quelque chose d’approximatif et d’insondable, voire de duel, qui fait tout le polymorphisme de la perversion.

Mais par la voie symbolique, c’est-à-dire par la voie métaphorique, […] c’est en tant que le père se substitue à la mère comme signifiant que va se produire ce résultat ordinaire de la métaphore, celui qui est exprimé dans la formule au tableau.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 15 janvier 1958

[ différence sexuelle ] [ sujet de l'inconscient ]

 

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Ψ → B → Φ · Le sol parle avant le langage.

réciprocité

Puisque ALCIBIADE sait déjà que de SOCRATE il a le désir, que ne présume-t-il mieux et plus aisément de sa complaisance ? Que veut dire ce fait qu’en quelque sorte, sur ce que lui, ALCIBIADE, sait déjà, à savoir que pour SOCRATE il est un aimé, un ἐρώμενος [erômenos], qu’a-t-il besoin sur ce sujet de se faire donner par SOCRATE le signe d’un désir ? Puisque ce désir est en quelque sorte reconnu - SOCRATE n’en a jamais fait mystère dans les moments passés - reconnu et de ce fait connu, et donc, pourrait-on penser, déjà avoué, que veulent dire ces manœuvres de séduction développées avec un détail, un art et en même temps une impudence, un défi aux auditeurs ?

[…] si SOCRATE s’est montré depuis toujours l’ἐραστής [erastès] d’ALCIBIADE, sans doute nous paraîtra-t-il - dans une perspective post-socratique nous dirions : dans un autre registre – que c’est un grand mérite que ce qu’il montre, et que le traducteur du Banquet pointe en marge, sous le terme de "sa tempérance".

Mais cette tempérance n’est pas non plus dans le contexte quelque chose qui soit indiqué comme nécessaire. Que SOCRATE montre là sa vertu, peut-être ! Mais quel rapport avec le sujet dont il s’agit, s’il est vrai que ce qu’on nous montre à ce niveau c’est quelque chose concernant le mystère d’amour. En d’autres termes, vous voyez de quoi j’essaie de faire le tour : de cette situation, de ce jeu, de ce qui se développe devant nous dans l’actualité du Banquet, pour en saisir à proprement parler la structure. Disons tout de suite que tout dans la conduite de SOCRATE indique que le fait que SOCRATE en somme se refuse à entrer lui-même dans le jeu de l’amour est étroitement lié à ceci, qui est posé à l’origine comme le terme de départ : c’est que lui sait. C’est même, dit-il, "la seule chose qu’il sache" : il sait ce dont il s’agit dans les choses de l’amour. Et nous dirons que : c’est parce que SOCRATE sait, qu’il n’aime pas.

[…] ce que SOCRATE refuse de montrer à ALCIBIADE c’est quelque chose qui prend un autre sens, qui serait proprement la métaphore de l’amour en tant que SOCRATE s’admettrait comme aimé et je dirai plus, s’admettrait comme aimé inconsciemment.

C’est justement parce que SOCRATE sait, qu’il se refuse à avoir été - à quelque titre, justifié ou justifiable, que ce soit - ἐρώμενος [erômenos], le désirable, ce qui est digne d’être aimé. Ce qui fait qu’il n’aime pas, que la métaphore de l’amour ne peut pas se produire, c’est que la substitution de l’ἐραστής [erastès : aimant] à l’ἐρώμενος [erômenos : aimé], le fait qu’il se manifeste comme ἐραστής [erastès] à la place où il y avait l’ἐρώμενος [erômenos : aimé], est ce à quoi il ne peut que se refuser. Parce que pour lui, il n’y a rien en lui qui soit aimable, parce que son essence est cet οὐδὲν [ouden], ce vide, ce creux, pour employer un terme qui a été utilisé ultérieurement dans la méditation néo-platonicienne et augustinienne, cette κένωσις [kénosis] qui représente la position centrale de SOCRATE.

[…] Vous saisissez donc bien, je pense, ce qu’ici j’entends dire : c’est que la structure constituée par la substitution, la métaphore réalisée constituant ce que j’ai appelé le miracle de l’apparition de l’ἐραστής [erastès: aimant] à la place même où était l’ἐρώμενος [erômenos : aimé], c’est ici ce dont le défaut, fait que SOCRATE ne peut que se refuser à en donner, si l’on peut dire, le simulacre. C’est-à-dire qu’il se pose devant ALCIBIADE comme ne pouvant alors lui montrer les signes de son désir pour autant qu’il récuse d’avoir été lui-même, d’aucune façon, un objet digne du désir d’ALCIBIADE, ni non plus du désir de personne.

Aussi bien observez que le message socratique, s’il comporte quelque chose qui a référence à l’amour, n’est certainement pas en lui-même fondamentalement quelque chose qui parte, si l’on peut dire, d’un centre d’amour. SOCRATE nous est représenté comme un ἐραστής [erastès : aimant], comme un désirant, mais rien n’est plus éloigné de l’image de SOCRATE que le rayonnement d’amour qui part, par exemple, du message christique. Ni effusion, ni don, ni mystique, ni extase, ni simplement commandement n’en découlent. Rien n’est plus éloigné du message de SOCRATE que "tu aimeras ton prochain comme toi-même", formule qui est remarquablement absente dans la dimension de ce que dit SOCRATE. Et c’est bien ce qui a frappé depuis toujours les exégètes, qui en fin de compte dans leurs objections à l’ascèse proprement de l’ἔρως [erôs], disent que ce qui est commandé c’est : "tu aimeras avant tout dans ton âme ce qui t’est le plus essentiel".

Bien sûr il n’y a là qu’une apparence. Je veux dire que le message socratique tel qu’il nous est transmis par PLATON ne fait pas là une erreur puisque la structure, vous allez le voir, est conservée. Et c’est même parce qu’elle est conservée qu’elle nous permet aussi d’entrevoir de façon plus juste le mystère caché sous le commandement chrétien.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 8 février 1960

[ leurre ] [ impossible ] [ demande ] [ réponse ] [ agalma ] [ non-savoir ] [ manque ] [ inscientia ] [ philosophie antique ] [ christianisme ]

 

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Ψ → B → Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.

manque

L’amour, nous l’avons dit, ne se conçoit que dans la perspective de la demande : il n’y a d’amour que pour un être qui peut parler. La dimension, la perspective, le registre de l’amour se développe, se profile, s’inscrit dans ce qu’on peut appeler l’inconditionnel de la demande : c’est ce qui sort du fait même de demander, quoi qu’on demande, simplement pour autant non pas, qu’on demande quelque chose, ceci ou cela, mais dans le registre et l’ordre de la demande en tant que pure, qu’elle n’est que demande d’être entendue. 

Je dirai plus : d’être entendue pour quoi ? Eh bien d’être entendue pour quelque chose qui pourrait bien s’appeler "pour rien". Ce n’est pas dire que ça ne nous entraîne pas fort loin pour autant car, impliquée dans ce pour rien, il y a déjà, la place du désir. 

C’est justement parce que la demande est inconditionnelle que ce dont il s’agit ce n’est pas le désir de ceci ou de cela, mais c’est le désir tout court. Et c’est pour cela que dès le départ est impliquée la métaphore du désirant [ἐραστής (erastès)] comme tel. Et c’est pour cela qu’à notre départ de cette année, je vous l’ai fait aborder par tous les bouts. 

La métaphore du désirant [ἐραστής (erastès)] dans l’amour implique ce à quoi elle est substituée comme métaphore, c’est-à-dire le désiré [ἐρώμενος (erômenos)] : ce qui est désiré, c’est le désirant dans l’autre, ce qui ne peut se faire qu’à ce que le sujet soit colloqué comme désirable, c’est cela qu’il demande dans la demande d’amour. 

Mais ce que nous devons voir à ce niveau, ce point que je ne peux pas manquer aujourd’hui parce qu’il sera essentiel à ce que nous le trouvions dans la suite de notre propos, c’est ce que nous ne devons pas oublier, c’est que l’amour comme tel - je vous l’ai toujours dit et nous le retrouverons nécessité par tous les bouts - c’est donner ce qu’on n’a pas. Et on ne peut aimer qu’à se faire comme "n’ayant pas", même si l’on a. L’amour comme réponse implique le domaine du "non-avoir". Ce n’est pas moi, c’est PLATON qui l’a inventé, qui a inventé que seule la misère : Πενία [Penia], peut concevoir l’Amour [Ἔρως] et l’idée de se faire engrosser un soir de fête. Et en effet, donner ce qu’on a, c’est la fête, ce n’est pas l’amour. 

D’où - je vous emmène un petit peu vite mais vous verrez que nous retomberons sur nos pieds - d’où, pour le riche, ça existe et même on y pense, aimer ça nécessite toujours de refuser. C’est même ce qui agace. Il n’y a pas que ceux à qui on refuse qui sont agacés, ceux qui refusent, les riches, ne sont pas plus à l’aise. Cette Versagung du riche, elle est partout, elle n’est pas simplement le trait de l’avarice, elle est beaucoup plus constitutive de la position du riche, quoi qu’on en pense. 

Et la thématique du folklore, de GRISÉLIDIS, avec tout ce qu’elle a de séduisant - alors qu’elle est quand même assez révoltante, je pense que vous savez l’histoire - est là pour nous le rappeler. Je dirai même plus pendant que j’y suis, les riches n’ont pas bonne presse. Autrement dit, nous autres progressistes, nous ne les aimons pas beaucoup. 

Méfions-nous, peut-être que cette haine du riche, participe par une voie secrète à une révolte contre l’amour tout simplement, autrement dit à une négation, à une Verneinung des vertus de la pauvreté qui pourrait bien être à l’origine d’une certaine méconnaissance de ce que c’est que l’amour. Le résultat sociologique est d’ailleurs assez curieux. 

C’est qu’évidemment on facilite comme ça, beaucoup de leur fonction aux riches, on leur facilite tout à fait leur rôle, on tempère comme ça chez eux ou plus exactement on leur donne mille excuses à se dérober à leur fonction de fête. Ça ne veut pas dire qu’ils en soient plus heureux pour ça. Bref, il est tout à fait certain, pour un analyste, qu’il y a une grande difficulté d’aimer pour un riche - ce dont un certain prêcheur de GALILÉE avait déjà fait une petite note en passant - il vaut peut-être mieux plutôt le plaindre sur ce point que le haïr, à moins qu’après tout ce "haïr" - ce qui est bien possible encore - ne soit un mode de l’"aimer". 

Ce qu’il y a de certain c’est que la richesse a une tendance à rendre impuissant. Une vieille expérience d’analyste me permet de vous dire qu’en gros je tiens ce fait pour acquis. Et c’est ce qui explique tout de même les choses, la nécessité par exemple de détours. Le riche est forcé d’acheter puisqu’il est riche. Et pour se rattraper, pour essayer de retrouver la puissance, il s’efforce en achetant au rabais de dévaloriser, c’est de lui que ça vient, c’est pour sa commodité, pour ça le moyen le plus simple par exemple, c’est de ne pas payer. Ainsi quelquefois il espère provoquer ce qu’il ne peut jamais acquérir directement, à savoir le désir de l’Autre.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 7 juin 1961

[ amant ] [ comblé ] [ parole ] [ mythique ] [ service des biens ]

 

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Ψ → B → Φ · L'eau ne pense pas : elle fait circuler.

art pictural

[…] il s’agit d’un tableau qui s’appelle "PSICHE sorprende AMORE" [de Zucchi], c’est-à-dire ÉROS. C’est la scène classique de PSYCHÉ élevant sa petite lampe sur ÉROS qui est depuis un moment son amant nocturne et jamais aperçu. Vous avez sans doute, je pense, une petite idée de ce drame classique.

PSYCHÉ favorisée par cet extraordinaire amour, celui d’ÉROS lui-même, jouit d’un bonheur qui pourrait être parfait si ne lui venait pas la curiosité de voir de qui il s’agit. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas avertie par son amant lui-même de ne chercher jamais, en aucun cas, à projeter sur lui la lumière, sans qu’il puisse lui dire quelle sanction en résulterait, mais l’insistance est extrême. Néanmoins PSYCHÉ ne peut faire autrement que d’y venir et, à ce moment-là, les malheurs de PSYCHÉ commencent. […]

Je ne sais pas si vous avez déjà vu traiter ce sujet d’ÉROS et PSYCHÉ de cette façon. Pour moi ce qui m’a frappé - cela a été traité d’une façon innombrable, aussi bien en sculpture qu’en peinture - c’est que je n’ai jamais vu PSYCHÉ apparaître, dans l’œuvre d’art, armée comme elle l’est dans ce tableau, de ce qui est représenté là très vivement comme un petit tranchoir et qui est précisément un cimeterre sur ce tableau. D’autre part, vous remarquerez que ce qui est ici significativement projeté sous la forme de la fleur, et du bouquet dont elle fait partie, et du vase aussi où elle s’insère, vous verrez dans le tableau d’une façon très intense, très marquée, que cette fleur est à proprement parler le centre mental visuel du tableau.

Elle l’est de la façon suivante, ce bouquet et cette fleur viennent au premier plan et sont vus, comme on dit, à "contre-jour", c’est-à-dire que cela fait ici une masse noire : c’est elle qui est traitée d’une façon telle qu’elle donne à ce tableau son caractère qu’on peut appeler maniériste. C’est dessiné d’une façon extrêmement raffinée. Il y aurait certainement des choses à dire sur les fleurs qui sont choisies dans ce bouquet. Mais autour du bouquet, venant derrière le bouquet, rayonne une lumière intense qui porte sur les cuisses allongées et le ventre du personnage qui symbolise ÉROS. Et il est véritablement impossible de ne pas voir ici, désigné de la façon la plus précise et comme par l’index le plus appuyé, l’organe qui doit anatomiquement se dissimuler derrière cette masse de fleurs, à savoir très précisément le phallus de l’ÉROS.

[…] On nous a beaucoup représenté JUDITH et HOLOPHERNE, mais quand même HOLOPHERNE ça n’est pas ce dont il s’agit ici, c’est "couper cabèche". De sorte que le geste même, tendu, de l’autre bras qui porte la lampe est quelque chose qui est également fait pour nous évoquer toutes les résonances justement de ce type d’autre tableau auquel je fais allusion. La lampe est là suspendue au-dessus de la tête de l’ÉROS. Vous savez que dans l’histoire c’est une goutte d’huile renversée dans un mouvement un peu brusque de PSYCHÉ, fort émue, qui vient réveiller l’ÉROS lui causant d’ailleurs, l’histoire nous le précise, une blessure dont il souffre longtemps.

Observons, pour être minutieux, que dans la reproduction que vous avez sous les yeux, vous pouvez voir qu’il y a quelque chose en effet comme un trait lumineux qui part de la lampe pour aller vers l’épaule de l’ÉROS. Néanmoins l’obliquité de ce trait ne laisse pas penser qu’il s’agisse de cette larme d’huile, mais d’un trait de lumière. Certains penseront qu’il y a là quelque chose qui est en effet bien remarquable et qui représente de la part de l’artiste une innovation, et donc une intention que nous pourrions lui attribuer sans ambiguïté, je veux dire celle de représenter la menace de la castration appliquée dans la conjoncture amoureuse.

[…] Or ce que je vous ai pointé tout à l’heure, c’est que c’est à la suite de l’insistance perfide de ses sœurs qui n’ont de cesse que de l’amener à tomber dans le piège, à violer les promesses qu’elle a faites à son amant divin, que PSYCHÉ succombe. Et le dernier moyen de ses sœurs est de suggérer qu’il s’agit d’un monstre épouvantable, d’un serpent de l’aspect le plus hideux, qu’assurément elle n’est pas sans courir avec lui quelque danger. À la suite de quoi le court-circuit mental se produit à savoir que, remarquant les recommandations, les interdits extrêmement insistants auxquels son interlocuteur nocturne recourt, lui impose en lui recommandant en aucun cas de violer son interdiction très sévère, de ne pas chercher à le voir, elle ne voit que trop bien coïncider cette recommandation avec ce que lui suggèrent ses sœurs. Et c’est là qu’elle franchit le pas fatal.

[…] J’espère que vous avez bien remarqué ce tableau. Ces fleurs qui sont là devant le sexe de l’ÉROS, elles ne sont justement point si marquées d’une telle abondance pour qu’on ne puisse voir que justement derrière il n’y a rien. Il n’y a littéralement pas la place au moindre sexe, de sorte que ce que PSYCHÉ est là sur le point de trancher littéralement est déjà disparu du réel.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 12 avril 1961

[ description ] [ mythe ] [ psychanalyse ]

 
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Ψ ⇄ B ⇄ Φ · L'eau ne pense pas : elle fait circuler.

astronomie

Et pour mettre là-dessus définitivement "le point sur les i", à savoir - ce que je vous ai indiqué - que ce n’est pas le géocentrisme soi-disant démantelé par le nommé "Chanoine KOPPERNIGK" [Copernic] qui est le plus important, et c’est même en ça que c’est assez faux, assez vain, de l’appeler une "révolution copernicienne".

Parce que, si dans son livre Sur les révolutions des orbes célestes il nous montre une figure du système solaire qui ressemble à la nôtre, à celle qu’il y a sur les manuels aussi dans la classe de sixième, où l’on voit le soleil au milieu, et tous les astres qui tournent autour dans l’orbe, il faut dire que ce n’était pas du tout un schéma nouveau, en ceci que tout le monde savait au temps de COPERNIC - ce n’est pas nous qui l’avons découvert - que, dans l’Antiquité, il y avait un homme HÉRACLIDE, puis ARISTARQUE de Samos, lui assurément d’une façon tout à fait attestée, qui avaient fait le même schéma.

La seule chose qui aurait pu faire de COPERNIC autre chose qu’un fantasme historique - car ce n’était pas autre chose - c’est si son système avait été, non pas plus près, de l’image que nous avons du système solaire réel, mais plus vrai. Et plus vrai, ça voudrait dire plus désencombré d’éléments imaginaires qui n’ont rien à faire avec la symbolisation moderne des astres, plus désencombré que le système de PTOLÉMÉE. Or il n’en est rien. Son système est aussi bourré d’épicycles. Et des épicycles, qu’est-ce que c’est ? C’est quelque chose d’inventé, et d’ailleurs personne ne pouvait croire à la réalité des épicycles !

Ne vous imaginez pas qu’ils étaient assez bêtes pour penser qu’ils verraient, comme ce que vous voyez quand vous ouvrez votre montre : une série de petites roues. Mais il y avait cette idée que le seul mouvement parfait qu’on pouvait imaginer concevable était le mouvement circulaire. Tout ce qu’on voyait dans le ciel était vachement dur à interpréter, car comme vous le savez, ces petites planètes errantes se livraient à toutes sortes d’entourloupettes irrégulières entre elles, dont il s’agissait d’expliquer les zigzags. On n’était satisfait que quand chacun des éléments de leur circuit, pouvait être ramené à un mouvement circulaire.

[…] Ce qu’il faudrait que vous lisiez pendant ces vacances, et vous allez voir que c’est possible, pour votre plaisir, c’est à savoir comment KÉPLER arrive à donner la première saisie qu’ont ait eue de quelque chose qui est ce en quoi consiste véritablement la date de naissance de la physique moderne. Il y arrive en partant des éléments dans PLATON du même Timée dont je vais vous parler, c’est à savoir d’une conception purement imaginaire, avec l’accent qu’a ce terme dans le vocabulaire dont je me sers avec vous, de l’univers entièrement réglé sur les propriétés de la sphère articulée comme telle : comme étant la forme qui porte en soi les vertus de suffisance qui font qu’elle peut essentiellement combiner en elle l’éternité de la même place avec le mouvement éternel.

C’est autour de spéculations, d’ailleurs raffinées, de cette espèce qu’il y arrive, puisqu’il y fait entrer à notre stupeur, les cinq solides - comme vous savez il n’y en a que cinq - parfaits inscriptibles dans la sphère. En partant de cette vieille spéculation platonicienne, déjà trente fois déplacée, mais qui déjà revenait au jour, à ce tournant de la Renaissance, et de la réintégration dans la tradition occidentale des manuscrits platoniciens, qui littéralement monte à la tête de ce personnage, dont la vie personnelle, croyez-moi, dans ce contexte de la révolution des paysans, puis de la guerre de Trente Ans, est quelque chose de gratiné et auquel, vous allez voir, je vais vous donner le moyen de vous reporter : ledit KEPLER, à la recherche de ces harmonies célestes, et par un prodige de ténacité - on voit vraiment le jeu de cache-cache de la formation inconsciente - arrive à donner la première saisie qu’on ait eue de quelque chose qui est ce en quoi consiste véritablement la date de naissance de la science physique moderne.

En cherchant "un rapport harmonique", il arrive à ce rapport de la vitesse de la planète sur son orbe à l’aire de la surface couverte par la ligne qui relie la planète au soleil. C’est-à-dire qu’il s’aperçoit du même coup que les orbites planétaires sont des ellipses.

[…] Si génial que fût GALILÉE, dans son invention de ce qu’on peut vraiment appeler la dynamique moderne, à savoir d’avoir trouvé la loi exacte de la chute des corps, ce qui était un pas essentiel, et bien entendu, malgré que ce soit sur cette affaire de géocentrisme qu’il ait eu tous ses embêtements, il n’en reste pas moins que GALILÉE était là, aussi retardataire, aussi réactionnaire, aussi collant à l’idée du mouvement circulaire parfait - donc seul possible pour les corps célestes - que les autres. Pour tout dire, GALILÉE n’avait même pas franchi ce que nous appelons la révolution copernicienne dont nous savons qu’elle n’est pas de COPERNIC. Vous voyez donc le temps que mettent les vérités à se frayer le chemin en présence d’un préjugé aussi solide que la perfection du mouvement circulaire.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 21 décembre 1960

[ historique ] [ progrès symbolique ] [ impasses ] [ héliocentrisme ]

 
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Ψ → B → Φ · L'émotion traverse le temps comme l'eau traverse le sol.

littérature

Le texte ni l’intrigue ne font appel à aucune résonance de significations qu’on appelle profondes. On n’y évoque ni genèse ni tragédie ni destin. Alors, comment cette œuvre a-t-elle tant de prise ? C’est bien là le secret, et qui touche au réseau le plus pur de notre condition d’être : le symbolique, l’imaginaire et le réel. Les trois registres par lesquels j’ai introduit un enseignement qui ne prétend pas innover, mais rétablir quelque rigueur dans l’expérience de la psychanalyse, les voilà, jouant à l’état pur dans leur rapport le plus simple.

Des images, on fait pur jeu de combinaisons, mais quels effets de vertige alors n’en obtient-on pas. Des combinaisons, on dresse le plan de toutes sortes de dimensions virtuelles, mais ce sont celles qui livrent accès à la réalité en fin de compte la plus assurée, celle de l’impossible devenu tout à coup familier. On s’étendra à son aise sur le pouvoir du jeu de mots : là encore que de précisions à donner, et d’abord qu’on n’aille pas croire qu’il s’agisse d’une prétendue articulation enfantine, voire primitive. [...]

Il en résulte un exercice sans pédantisme, qui en fin de compte me paraît préparer Alice Liddell, pour évoquer toute vivante lectrice par la première à avoir glissé dans ce cœur de la terre qui n’abrite nulle caverne pour y rencontrer des problèmes aussi précis que celui-ci : qu’on ne franchit jamais qu’une porte à sa taille, et prendre avec le lapin pressé bien la mesure de l’absolue altérité de la préoccupation du passant. Que cette Alice, dis-je, aura quelque exigence de rigueur. Pour tout dire, qu’elle ne sera pas toute prête à accepter qu’on lui annonce l’arithmétique en lui disant qu’on n’additionne pas des torchons avec des serviettes, des poires et des poireaux – bourde bien faite pour boucher les enfants au plus simple maniement de tous les problèmes dont ensuite on va mettre leur intelligence à la question.

Ceci est transition - puisqu’après tout je n’ai pas le temps, mais seulement de pousser des portes sans même entrer où elles ouvrent -pour en venir à l'auteur lui-même en ce moment d’hommage, qu’on ne lui fait justice, à lui comme à aucun autre, si on ne part pas de l’idée que les prétendues discordances de la personnalité n’ont de portée qu’à y reconnaître la nécessité où elles vont.



Il y a bien, comme on nous le dit, Lewis Carroll, le rêveur, le poète, l’amoureux si l’on veut, et Lewis Carroll, le logicien, le professeur de mathématiques. Lewis Carroll est bien divisé, si cela vous chante, mais les deux sont nécessaires à la réalisation de l'œuvre. Le penchant de Lewis Carroll pour la petite fille impubère, ce n’est pas là son génie. Nous autres psychanalystes n’avons pas besoin de nos clients pour savoir où cela échoue à la fin, dans un jardin public. Son enseignement de professeur n’a rien non plus qui casse les manivelles : en pleine époque de renaissance de la logique et d’inauguration de la forme mathématique que depuis elle a prise, Lewis Carroll, quelque amusant que soient ses exercices, reste à la traîne d’Aristote. Mais c’est bien la conjuration des deux positions d’où jaillit cet objet merveilleux, indéchiffré encore, et pour toujours éblouissant : son œuvre.

On sait le cas qu’en ont fait et en font toujours les surréalistes. Ce m’est l’occasion d’étendre mon exigence de méthode, n’en déplaise à aucun esprit partisan. Lewis Carroll je le rappelle était religieux, religieux de la foi la plus naïvement, étroitement paroissiale qui soit, dût ce terme auquel il faut que vous donniez sa couleur la plus crue vous inspirer de la répulsion. Il y a des lettres où il rompt quasiment avec un ami, un collègue honorable parce qu’il y a des sujets qu’il n’y a même pas lieu de soulever, ceux qui peuvent faire lever le doute, fussent en donner le semblant, sur la vérité radicale de l’existence de Dieu, de son bienfait pour l’homme, de l’enseignement qui en est le plus rationnellement transmis. Je dis que ceci a sa part dans l’unicité de l’équilibre que réalise l'œuvre. Cette sorte de bonheur auquel elle atteint, tient à cette gouache, l’adjonction de surcroît à nos deux Lewis Carroll, si vous les entendez ainsi, de ce que nous appellerons du nom dont il est béni à l’orée d’une histoire, l’histoire encore en cours, un pauvre d’esprit.

Je voudrais dire ce qui m’apparaît la corrélation la plus efficace à situer Lewis Carroll : c’est l’épique de l’ère scientifique. Il n’est pas vain qu’Alice apparaisse en même temps que "L’Origine des Espèces" dont elle est, si l’on peut dire, l’opposition. Registre épique donc, qui sans doute s’exprime comme idylle dans l’idéologie. La corrélation des dessins, dont Lewis Carroll était si soucieux, nous annonce les bandes, j’entends les bandes dessinées.

Je vais vite pour dire qu’en fin de compte, la technique y assure la prévalence d’une dialectique matérialisée –que m’entendent au passage ceux qui le peuvent. Illustration et preuve, ai-je dit, c’est ainsi, sans émotion, que j’aurai parlé de cette œuvre, et il me semble en accord avec l’ordre authentique de son frémissement. Pour un psychanalyste, elle est, cette œuvre, un lieu élu à démontrer la véritable nature de la sublimation dans l'œuvre d’art.

Auteur: Lacan Jacques

Info: Hommage à Lewis Carroll, Texte prononcé sur France Culture le 31 décembre 1966

[ écrivain ] [ éloge ] [ réussite ] [ valeur ] [ produit symptomatique ] [ formation de l'inconscient ]

 

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Ψ ± B ± Φ · L'émotion traverse le temps comme l'eau traverse le sol.

métaphore paternelle

Questions qui représentent l’absence du père : est-ce qu’un œdipe peut se constituer de façon normale quand il n’y a pas de père, par exemple ? Ce sont des questions assurément qui sont en elles-mêmes très intéressantes, et je dirai plus, c’est par là que se sont introduits, en somme, les premiers paradoxes, ceux qui ont fait se poser les questions qui ont suivi. On s’est aperçu que ce n’était pas si simple, qu’un œdipe pouvait très bien se constituer même quand le père n’était pas là.

Au début même, on croyait toujours que c’était par quelque excès, si l’on peut dire, présence par excès du père, qu’étaient engendrés tous les drames au temps où l’image du père terrifique était considérée comme l’élément lésionnel. Dans la névrose, on s’est très vite aperçu que c’était encore plus grave quand il était trop gentil !

On a fait ces écoles avec lenteur, et c’est à l’intérieur de cela d’abord que je vous parle à peu près de la question où les choses en sont maintenant, et c’est à l’intérieur de cela que je vais essayer de remettre un peu d’ordre pour voir où sont les paradoxes.

Nous en sommes maintenant à l’autre bout, à nous interroger sur les "carences paternelles" : il y a ce qu’on appelle les pères faibles, les pères soumis, les pères matés, les pères châtrés par leur femme, enfin les pères infirmes, les pères aveugles, les pères bancroches, tout ce que vous voudrez. Il faudrait quand même essayer de s’apercevoir de ce qui se dégage d’une telle situation. Nous essayons de trouver des formules minimales qui nous permettent de progresser. D’abord la question de sa présence ou de son absence, je veux dire concrète.

Si nous nous plaçons justement au niveau où se placent ces recherches, c’est-à-dire au niveau de la réalité - c’est ce qu’on appelle l’environnement, en tant qu’élément d’environnement, si l’on peut dire - on peut dire qu’il est tout à fait possible, concevable, réalisé, touchable par l’expérience, qu’il soit là, même quand il n’est pas là. Ce qui déjà, devrait nous inciter à une certaine prudence concernant la fonction du père, dans le maniement du point de vue purement et simplement environnementaliste.

Des complexes d’Œdipe tout à fait normaux, normaux dans les deux sens :

– normaux en tant que normalisants, d’une part,

– et aussi normaux en tant qu’ils dénormalisent, je veux dire par leur effet névrosant, par exemple s’établissent d’une façon exactement homogène aux autres cas, même dans les cas où le père n’est pas là, je veux dire quand l’enfant a été laissé seul avec sa mère. Première chose qui doit attirer notre attention.

En ce qui concerne la carence, je voudrais simplement vous faire remarquer que quand le père est carent, dans la mesure où on parle de carence on ne sait jamais en quoi, parce que :

– si dans certains cas on dit qu’il est trop gentil, cela semblerait vouloir dire qu’il faut qu’il soit méchant !

– D’autre part, le fait que, manifestement, il puisse être trop méchant implique qu’il vaudrait peut–être mieux de temps en temps être gentil !

En fin de compte, depuis longtemps on a fait le tour de ce petit manège. On a entrevu le problème de sa carence non pas d’une façon directe, concernant directement le sujet, l’enfant dont il s’agit mais, comme c’était évident depuis le premier abord, c’est en tant que membre du trio fondamental, ternaire, de la famille, c’est-à-dire en tant que tenant sa place dans la famille, qu’on pouvait commencer à dire des choses un peu plus efficaces concernant la carence. Mais on n’est pas arrivé pour autant à les formuler mieux.

[…]

Je crois que cette question de la carence du père, nous allons y venir, nous y reviendrons, mais on entre ici dans un monde tellement mouvant qu’il faut essayer de faire la distinction qui nous permette de voir en quoi la recherche pèche. La recherche pèche, non pas à cause de ce qu’elle trouve, mais à cause de ce qu’elle cherche. Je crois que la faute d’orientation est celle-ci : c’est qu’on confond deux choses, qui ont un rapport mais qui ne se confondent pas, c’est le rapport au père en tant que normatif, avec le père en tant que normal.

Bien entendu, le père peut être dénormativant en tant que lui-même n’est pas normal, mais là, c’est rejeter la question au niveau de la structure névrotique, psychotique, du père. Donc, la question du père normal est une question, la question de sa position normale dans la famille en est une autre, et cette autre question ne se confond pas encore - c’est le troisième point que je vous avance, qui est important - ne se confond pas avec une définition exacte de son rôle normativant.

Parce que je vous dis ceci : parler de sa carence dans la famille, n’est pas parler de sa carence dans le complexe. Parce que, pour parler de sa carence dans le complexe, il faut introduire une autre dimension que la dimension réaliste, si je puis dire, celle qui est définie par le mode caractérologique, biographique ou autre, de sa présence dans la famille. Voilà la direction où nous allons faire le pas suivant.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 15 janvier 1958

[ exceptions à la règle théorique ] [ correction ] [ objections ] [ remise en question ] [ symbolique ]

 

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Ψ ⇒ B ⇒ Φ · L'eau ne pense pas : elle fait circuler.

discours scientifique

[…] le "Potlatch" est là pour nous témoigner que l’homme a pu déjà avoir, par rapport à cette destinée à l’endroit des biens, ce recul, cette perception, cette perspective possible, qui a pu lui faire lier le maintien, la discipline si l’on peut dire, de son désir, en tant qu’il est ce à quoi il a affaire dans son destin, à faire dépendre cette discipline de quelque chose qui se manifestait de façon positive, avouée, avérée comme liée à la destruction comme telle de ce qu’il en est des biens. […]

Et à propos de l’amour courtois précisément, à ce moment [au début du 12e siècle] nous voyons apparaître dans tel rite féodal, représenté par une sorte de fête, de réunion de barons quelque part du côté de Narbonne, une manifestation tout à fait analogue comportant l’énorme destruction, non seulement de biens immédiatement consommés sous forme de festin, mais de bêtes et de harnais détruits. Comme si, du seul fait que vienne au premier plan cette problématique du désir, quelque chose comme un corrélatif nécessaire apparaissait dans le besoin de ces destructions qu’on appelle destructions de prestige, pour autant qu’en effet elles se manifestent comme telles.

C’est-à-dire que ces façons gratuites sont effectuées par des sujets face à face, s’affrontant, et représentant ceux qui, dans la collectivité, se manifestent alors comme les sujets "élus", et c’est ce qui donne son sens à la cérémonie : face à face, les seigneurs et ceux qui dans cette cérémonie s’affirment comme tels, se défient, rivalisent à qui se montrera capable de détruire le plus de ces biens.

Tel est l’autre pôle, le seul que nous ayons parmi les exemples de la manifestation d’une certaine maîtrise, d’une certaine conscience dans le rapport de l’homme à ses biens, le seul exemple que nous ayons de quelque chose qui, dans cet ordre : – se passe consciemment, – se passe d’une façon maîtrisée, – se passe, en d’autres termes, d’une façon différente de ce que causent et déterminent les immenses destructions auxquelles vous tous - puisque nous sommes, à quelques années près, des générations pas tellement distantes - vous avez déjà pu assister, de consommation de biens, de destructions immenses.

Ces modes qui nous apparaissent comme quelques inexplicables accidents, retours de sauvagerie, alors qu’il s’agit bien plutôt de quelque chose d’aussi nécessairement lié que possible à ce qui est pour nous l’avance de notre discours. […]

Pour nous, pour ce discours de la communauté, ce discours du bien général, nous avons affaire aux effets d’un discours de la science, où se montre, pour la première fois dévoilée, une question qui est proprement la nôtre. C’est à savoir ce que veut dire ce qui s’y manifeste de la puissance du signifiant comme tel. […]

En quoi ? En ceci, c’est que le discours issu des mathématiques est un discours qui - par structure, par définition - n’oublie rien. À la différence du discours de cette mémorisation première, celle qui se poursuit au fond de nous, à notre insu, du discours mémorial de l’inconscient, dont le centre est absent, dont la place et l’organisation sont situées par le "il ne savait pas", qui est proprement le signe de cette omission fondamentale où le sujet vient se situer.

Et l’Homme, à un moment, a appris à se servir, à lancer, à faire circuler, dans le réel et dans le monde, ce discours des mathématiques qui, lui, ne saurait procéder, à moins que rien ne soit oublié. Quand seulement une petite chaîne signifiante commence à fonctionner sur ce principe, il semble bien que les choses se poursuivent tout comme si elles fonctionnaient toutes seules, puisque aussi bien là nous en sommes à ceci : c’est à pouvoir nous demander si ce discours de la physique, ce discours engendré par la toute-puissance du signifiant - ce discours de la physique va confiner à l’intégration de la Nature ou à sa désintégration.

Tel est ce qui pour nous, complique et singulièrement - encore que sans doute ce ne soit qu’une de ses phases - le problème de notre désir. Disons que, pour celui qui vous parle, c’est là à proprement parler que se situe la révélation du caractère décisivement original de la place où se situe le désir humain comme tel, dans ce rapport de l’homme au signifiant, et dans le fait de savoir si, ce rapport, il doit ou non le détruire.

[…] c’est à savoir que c’est là que se tend la question du sens de la pulsion de mort. C’est très exactement en tant que cette pulsion est liée à l’histoire que se pose le problème. C’est une question "ici et maintenant", et non pas ici une question "ad aeternum". C’est en fonction de cela que le mouvement du désir est en train de passer la ligne d’une sorte de dévoilement, que l’avènement de la notion freudienne de la pulsion de mort a son sens pour nous.

En disant ceci donc, nous ne savons rien, sinon qu’il y a la question et qu’elle se pose en ces termes, celle du rapport de l’être humain vivant avec le signifiant comme tel, avec le signifiant en tant qu’au niveau du signifiant peut être pour lui remise en question tout cycle possible de l’étant, y étant compris le mouvement de perte et le retour de la vie elle-même.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 18 mai 1960

[ sacrifice ] [ régulation ] [ historique ] [ modernité-tradition ] [ définition ]

 

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