Citation
Catégorie
Tag – étiquette
Auteur
Info
Rechercher par n'importe quelle lettre



nb max de mots
nb min de mots
trier par
Dictionnaire analogique intriqué pour extraits... Recherche mots ou phrases tous azimuts... Outil de précision sémantique et de réflexion communautaire... Voir aussi la rubrique mode d'emploi. Jetez un oeil à la colonne "chaînes". ATTENTION, faire une REINITIALISATION après  une recherche complexe. Et utilisez le nuage de corrélats ... Lire la suite >>
Résultat(s): 10
Temps de recherche: 0.0482s

lecture

Quand elle arrivait au bout d'un roman, le posait et à contrecœur quittait son univers, elle se voyait parfois comme un personnage dans le livre de sa propre vie.

Auteur: Erdrich Louise

Info: La Chorale des maîtres bouchers

[ achevée ] [ fin ] [ terminée ]

 

Commentaires: 0

manipulation

Il n'est tout simplement plus possible de croire une grande partie des recherches cliniques qui sont publiées, ni de se fier au jugement de médecins de confiance ou à des directives médicales faisant autorité. Je ne prends aucun plaisir à cette conclusion, à laquelle je suis parvenu lentement et à contrecœur au cours de mes deux décennies de travail de rédactrice en chef.

Auteur: Angeli Marcia

Info: New England Journal of Medecine, 2009

[ big pharma ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par miguel

pensée-de-femme

"Moi je n'en voulais pas (d'enfants). Il y avait, il y a toujours, une pression sociale très forte. En gros, on vous fait passer le message que si vous n'avez pas d'enfant, vous n'êtes pas une femme" (sur Franceinfo.)

"Les enfants, ça bouffe, ça bouffe et après ça fout le camp ! [...] Quand vous en avez, vous dites adieu à votre vie, à votre personne, à tout ! (...) A 22 ans, je voulais me faire ligaturer les trompes. Je me suis dégonflée. Mais j'ai regretté toute ma vie d'avoir des gosses." (Sur Gala en 2014]

Elle révélait cependant (sur Closer) avoir toujours fait en sorte que ses deux enfants ne manquent pas d'amour : "Je ne me suis jamais cachée. Mais ils savent aussi que je les aime."

Auteur: Anémone Anne Bourguignon

Info: purepeople.com, 16 octobre 2023

[ génitrice ] [ maman ] [ à contrecœur ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par Le sous-projectionniste

durée

De toute évidence, le temps orthogonal ou réel est en rotation d’une manière semblable au temps cyclique primitif, selon lequel chaque année était considérée comme le retour de la même année, chaque nouvelle récolte la même récolte, et chaque printemps exactement le même printemps. Ce qui a détruit la capacité de percevoir le temps de cette manière, c’est que chacun, en tant qu’individu, parcourt un trop grand nombre d’années et peut constater sa propre usure, son propre manque de renouvellement chaque année, au contraire de la récolte de maïs, des bulbes de fleurs, des racines et des arbres. Il fallait bien qu’il y ait une idée du temps plus conforme que celle d’un temps simplement cyclique, c’est pourquoi, à contrecœur, l’homme en vint à concevoir le temps linéaire, le temps accumulatif, comme Bergson l’a montré.

Auteur: Dick Philip K.

Info: Si ce monde vous déplaît... et autres essais

[ périodicité ] [ anthropomorphisme ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par miguel

femmes-par-homme

Comment se faisait-il que Maria, dès qu'elle eut enlevé ses vêtements de dessus, dès que l'odeur d'essence se fut dissipée, eût une odeur agréable et naïvement étourdissante de vanille ? Se frottait-elle de cette plante ? Y avait-il un parfum bon marché qui allât dans cette direction olfactive ? Ou bien cette fragrance lui était-elle propre de la même manière que Mme Kater exhalait l’ammoniac, que ma grand-mère Koljaiczek donnait à sentir sous ses jupes un beurre légèrement rance ? Oscar, qui ne pouvait faire autrement que de chercher l'origine de toute chose, chercha aussi celle de la vanille : Maria ne s'en frottait pas. C'était l'odeur de Maria. Je suis même convaincu aujourd'hui encore qu'elle n'était même pas consciente de cette odeur qui faisait corps avec elle ; car lorsque le dimanche, après le rôti de veau purée de pommes de terre et chou-fleur au beurre noir, un pudding à la vanille tremblotait sur la table parce que je tapais avec ma bottine contre le pied de la table, Maria, qui ne rêvait que de gelée de fruits rouges, n'en prenait qu'une petite quantité et à contrecœur, tandis qu'Oscar est encore aujourd'hui amoureux du plus simple et du plus banal peut-être des puddings.


Auteur: Grass Günter

Info: Le Tambour

[ odoriférantes ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par miguel

séducteur

Si vous me demandez, si je suis un Don Juan, ou la mort, je dois, bien qu’à contrecœur, me rendre à l’avis du patron, dit Havel, et il avala une bonne gorgée. Don juan était un conquérant. Et avec des majuscules, même. Un Grand Conquérant. Mais, je vous le demande, comment voulez-vous être un conquérant dans un territoire où personne ne vous résiste, où tout est possible et où tout est permis ? L’ère des Don Juan est révolue. L’actuel descendant de Don Juan ne conquiert plus, il ne fait que collectionner. Au personnage du grand conquérant a succédé le personnage du grand collectionneur, seulement le collectionneur n’a absolument plus rien en commun avec Don Juan. Don Juan était un personnage de tragédie. Il était marqué par la faute. Il pêchait gaiement et se moquait de Dieu. C’était un blasphémateur et il a fini en enfer. 

Don Juan portait sur ses épaules un fardeau tragique dont le grand collectionneur n’a pas la moindre idée, car dans son univers toute pesanteur est sans poids. Les blocs de pierre se sont changés en duvet. Dans le monde du conquérant, un regard comptait ce que comptent, dans le monde du collectionneur, dix années de l’amour physique le plus assidu.

Don Juan était un maître, tandis que le collectionneur est un esclave. Don Juan transgressait effrontément les conventions et les lois. Le grand collectionneur ne fait qu’appliquer docilement, à la sueur de son front, la convention et la loi, car collectionner fait désormais partie des bonnes manières, et du bon ton, collectionner est presque considéré comme un devoir. Si je me sens coupable, c’est uniquement de ne pas prendre Elizabeth. 

Auteur: Kundera Milan

Info: Risibles amours, traduit du tchèque par François Kérel, éditions Gallimard, 1986, pages 143-144

[ interdit stimulant ] [ injonction à la jouissance ] [ désir ] [ servitude ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par Coli Masson

femmes-par-homme

Les mots abominables que je dis et que je regrette après les avoir dits, paléolithiques et babouines, si je les dis et ne peux m'empêcher de les redire, c'est parce que j'enrage qu'elles ne soient pas comme elles méritent d'être, comme elles sont au fond de mon cœur. Elles sont des anges, et je le sais. Mais alors pourquoi la paléolithique derrière l'ange ? Écoutez mon secret. Parfois je me réveille en sursaut dans la nuit, tout transpirant d'épouvante. Comment est-ce possible, elles, les douces et tendres, elles, mon idéal et ma religion, elles, aimer les gorilles et leurs gorilleries ? C'est la stupéfaction de mes nuits que les femmes, merveilles de la création, toujours vierges et toujours mères, venues d'un autre monde que les mâles, si supérieures aux mâles, que les femmes, annonce et prophétie de la sainte humanité de demain, humanité enfin humaine, que les femmes, mes adorables aux yeux baissés, grâce et génie de tendresse et lueur de Dieu, c'est mon épouvante qu'elles soient séduites par la force qui est pouvoir de tuer, c'est mon scandale de les voir déchoir par leur adoration des forts, mon scandale des nuits, et je ne comprends pas, et jamais je n'accepterai ! Elles valent tellement mieux que ces odieux caïds qui les attirent, comprenez-vous ? Cette incroyable contradiction est mon tourment, que mes divines soient attirées par ces méchants velus ! Divines, oui ! Sont-ce les femmes qui ont inventé les massues, les flèches, les lances, les épées, les feux grégeois, les bombardes, les canons, les bombes ? Non, ce sont les forts, leurs virils bien-aimés ! Et pourtant elles adorent Un de ma race, le prophète aux yeux tristes qui était amour ! Alors ? Alors, je ne comprends pas.

Il prit son chapelet, l'inspecta comme pour le comprendre, le posa sur la table, murmura un souriant merci à personne, fredonna un chant de la Pâque. Soudain, l'apercevant qui le regardait, il lui fit de la main un salut d'amitié.

— Aude qui fut ma femme. Durant les derniers temps de notre mariage, parce que je m'étais mis hors du social, parce que j'avais ôté le masque du réussisseur, parce que je n'étais plus un misérable ministre, parce que, pauvre et absurdement barbu et saint, je ne jouais plus la farce de l'homme fort, lorsque je lui disais mon épouvante de voir se flétrir son amour, mon tourment de me voir traité comme rien, moi, l'ancien seigneur de toute l'âme, ô ses silences et son visage imperméable, visage de pierre, ô ce jour où dans notre chambre de misère, j'avais voulu trouver grâce en faisant moi-même la vaisselle et que j'avais fait tomber une assiette et que je m'étais excusé, pauvre idiot, ô son horrible petit mépris excédé, mépris de femelle. J'étais pauvre, donc faible, je n'étais plus un important, je n'étais plus un sale victorieux. Tenace d'espoir absurde, je lui disais mon déchirement de n'être plus aimé, sûr que si elle comprenait elle me prendrait dans ses bras, et j'attendais des mots de bonté, j'attendais, la bouche entrouverte de malheur. J'espérais, je croyais en elle. Tu ne me dis rien, chérie ? Je n'ai rien à dire, a répondu la femelle au pauvre, au vaincu. Pétrifiée, durcie parce que je l'appelais au secours, parce que j'avais besoin d'elle. Je n'ai rien à dire, répétait la femelle avec un air crétin d'impératrice lointaine, agacée par le mendiant de tendresse. Et c'était la même qui m'adorait, les premiers temps, se voulait esclave lorsque j'étais un luisant vainqueur.

Il alluma une cigarette, aspira une longue prise de fumée pour lutter contre le sanglot, sourit, refit le salut d'amitié.

— Cinquième manège, la cruauté. Elles en veulent, il leur en faut. Dans le lit, dès le réveil, comme elles ont pu m'assommer avec mon beau sourire cruel ou mon cher sourire ironique, alors que je n'avais qu'une envie, beurrer de toute mon âme ses tartines et lui apporter son thé au lit. Envie refoulée, bien sûr, car le plateau du petit déjeuner aurait singulièrement diminué sa passion. Alors moi, pauvre, je retroussais mes babines, je montrais mes bouts d'os pour faire un sourire cruel et la contenter. Malheureux Solal, elles lui en ont fait voir ! L'autre nuit, après une de ces gymnastiques auxquelles elles trouvent un étonnant intérêt, elle n'a pas manqué de me roucouler une mignonnerie dans le genre mon méchant chéri qui a été si insupportable avec moi hier. Avec reconnaissance, entendez-vous ? Ainsi Elizabeth Vanstead m'a remercié de lubies cruelles à contrecœur inventées, m'a remercié tout en caressant mon épaule nue. Affreux !

Il s'arrêta, haleta, les yeux fous, tigre emprisonné, cependant qu'elle le considérait. Elizabeth Vanstead, la fille de Lord Vanstead, la plus élégante étudiante d'Oxford, recherchée de tous, si hautaine et si belle qu'elle n'avait jamais osé l'aborder. Elizabeth Vanstead toute nue avec cet homme !

— Non, trop de dégoût, je ne peux plus. J'aime mieux séduire un chien. Oui, je sais, je me répète. Manie de ma race passionnée, amoureuse de ses vérités. Lisez les prophètes, saints rabâcheurs. Un chien, pour le séduire, je n'ai pas à me raser de près ni à être beau, ni à faire le fort, je n'ai qu'à être bon. Il suffira que je tapote son petit crâne et que je lui dise qu'il est un bon chien, et moi aussi. Alors, il remuera sa queue et il m'aimera d'amour avec ses bons yeux, m'aimera même si je suis laid et vieux et pauvre, repoussé par tous, sans papiers d'identité et sans cravate de commandeur, m'aimera même si je suis démuni des trente-deux petits bouts d'os de gueule, m'aimera, ô merveille, même si je suis tendre et faible d'amour. J'estime les chiens. Dès demain je séduis un chien et je lui voue ma vie. Ou peut-être essayer d'être homosexuel ? Non, pas drôle de baiser des lèvres moustachues. Voilà d'ailleurs qui juge les femmes, ces créatures incroyables qui aiment donner des baisers à des hommes, ce qui est horrible. 

Auteur: Cohen Albert

Info: Belle du Seigneur, éditions Gallimard, 1968, pages 418 à 421

[ idéalisation ] [ duplicité ] [ fantasme ] [ maternelles ] [ hommes-femmes ] [ virilité ] [ romantisme épuisant ] [ exigences insupportables ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par Coli Masson

psychosomatique

Le jumeau maléfique de l'effet placebo fait des ravages, selon l'essayiste états-unien Stewart Justman, pourfendeur du diagnostic qui rend malade Comme les héros des feuilletons télévisés, l’effet placebo a un jumeau maléfique: il s’appelle "nocebo". Le placebo, rappelons-le, est ce phénomène troublant qui veut qu’un bonbon lambda avalé en croyant prendre un médicament authentique peut apporter les mêmes bienfaits que le vrai remède, grâce à la suggestion. Le nocebo fonctionne sur le même mécanisme, mais avec l’effet inverse: il fait du mal. Dites-moi que j’ai ingurgité une denrée avariée, mes boyaux se tordront. Magique? Pas vraiment: le cerveau ayant pour tâche de gérer les fonctions du corps, il n’est pas étonnant que l’information qu’il absorbe infléchisse le processus. Dans The Nocebo Effect*, Stewart Justman, essayiste états-unien partageant son œuvre entre l’histoire de la littérature et la médecine (avec des passerelles fréquentes entre les deux), évoque les ravages du nocebo dans des territoires médicaux aussi différents que l’anorexie, le syndrome de fatigue chronique, la dépression, le trouble dissociatif de l’identité, l’hyperactivité, les cancers du sein et de la prostate. Parfois, le mal est un effet direct de l’imagination, aiguillée par la propagande pharmaceutique ou par les campagnes de prévention: "Une fois mises sur le marché, des idées sur telle ou telle maladie sont en mesure de susciter la maladie elle-même", constate Justman: un diagnostic peut déployer son potentiel nocif en "semant des suggestions dans l’esprit du patient". Est-ce fréquent? La question est apparemment très peu étudiée, en partie car il est éthiquement difficile de mener des expériences consistant à créer des problèmes chez les sujets. Des indications sur le "jumeau maléfique" se nichent toutefois dans les études sur l’effet placebo. Dans une étude troublante, publiée dans l’International Journal of Clinical Practice en 1998, l’Anglais A. F. Cooper découvrait par exemple, avec un groupe de patients souffrant de polyarthrite rhumatoïde, que ceux à qui l’on administrait une brève leçon de choses sur la maladie se portaient moins bien que ceux qu’on se bornait à soigner, sans rien leur dire. Il apparaît que, aussi longtemps que les habitants de Hong Kong n’étaient pas au courant de l’existence de l’anorexie en Occident, ce trouble ne se manifestait pas parmi eux, mais une fois que la notion a atteint la presse et la conscience du public dans les années 1990, le phénomène a explosé Dans d’autres cas, c’est le dépistage à grande échelle qui fait des dégâts, débouchant sur des traitements qui se révèlent plus nuisibles – voire plus meurtriers – que le mal qu’ils sont censés soigner. Les mises en garde viennent du champ médical lui-même, qui s’inquiète des effets pervers de la traque systématique aux cancers du sein et de la prostate: on y revient plus loin. Qu’il agisse directement sur l’individu via la suggestion ou qu’il déploie ses conséquences à travers une prise en charge médico-sociale, l’effet nocebo résulte d’un phénomène de "surdiagnostic": Overdiagnosis and Its Costs ("Le surdiagnostic et ses coûts") est le sous-titre du livre de Stewart Justman. Morphine et neurasthénie Comment ça marche? Le rapport de cause à effet semble s’afficher parfois de manière évidente. "Il apparaît que, aussi longtemps que les habitants de Hong Kong n’étaient pas au courant de l’existence de l’anorexie en Occident, ce trouble ne se manifestait pas parmi eux, mais une fois que la notion a atteint la presse et la conscience du public dans les années 1990, le phénomène a explosé", comme si "les personnes atteintes façonnaient inconsciemment leurs symptômes selon le modèle fourni par les médias". Il en va d’une manière semblable pour la neurasthénie, syndrome à la mode au cours de la Belle Epoque, "qui s’épanouit auprès des couches aisées, jusqu’à sa disparition au début du vingtième siècle". Identifié par le neurologue états-unien George Beard en 1869, le trouble était défini comme "une maladie englobante, dont le symptôme clé était une fatigue mentale et musculaire", mais dont les manifestations possibles remplissaient une liste de 70 entrées. "L’existence brève et spectaculaire de la neurasthénie témoigne de la manière dont une appellation a le pouvoir d’organiser et de mobiliser des symptômes", relève Justman. Certains maux paraissent ainsi atteindre les corps par une contagion socio-culturelle. Placebo et nocebo montrent que l’acte médical, loin d’être une simple interaction physique, est en réalité une "procédure sociale" à part entière: "Des expériences montrent que même un médicament aussi puissant que la morphine produit un effet plus important lorsqu’il est administré ouvertement, dans le cadre d’un rituel médical, que lorsqu’on le donne aux patients à leur insu." Exemple saisissant de la production d’un syndrome via le cérémoniel thérapeutique: le trouble dit "de la personnalité multiple", qui n’émerge le plus souvent qu’au moment où le soignant demande au patient de nommer ses alters egos. Sommeil et désarroi Faut-il parler de maladies imaginaires, de troubles socialement manufaturés à partir de néant? Dans le cas des symptômes de dépression, Justman suggère plutôt qu’il s’agit souvent d’états inhérents à la normalité de l’existence, qui se retrouvent médicalisés, c’est-à-dire transformés en pathologies. C’est "le désarroi commun et passager, produit par la vie elle-même, qui se résoudrait spontanément si on ne faisait rien"; ce sont "des constantes de la condition humaine", ou en tout cas "des difficultés qui se rattachent à la nature même de la civilisation". Le DSM-5, dernière édition du catalogue états-unien (et international) des troubles psychiques et de leurs symptômes, "intègre, à contrecœur, l’argument selon lequel ce qu’on appelle dépression peut être en fait une réponse justifiée à la vie elle-même". On pourrait, bien sûr, retourner la question: faut-il accepter le désarroi ordinaire en tant que composante inévitable de la normalité, ou peut-on aspirer à s’en débarrasser? Comme les sociologues Allan V. Horwitz et Jerome C. Wakefield Stewart, auteurs de Tristesse ou dépression? Comment la psychiatrie a médicalisé nos tristesses (2007), Justman défend l’existence de la mélancolie dans l’expérience humaine. D’autres cultivent le rêve utopiste de l’éradication de tout chagrin. Le problème, c’est que la médicalisation du malheur ordinaire aurait plutôt tendance à accroître la portée de ce dernier. "Ironiquement, un des effets du surdiagnostic de la dépression est que les antidépresseurs en vogue perturbent le sommeil", note Justman. Or, "un des facteurs de guérison les plus importants dans nos vies réside dans notre capacité de sombrer chaque soir dans l’endormissement réparateur"… La conscience est surestimée Y a-t-il donc un équilibre, un "bon" seuil de médicalisation à ne pas dépasser? La question est particulièrement lancinante dans le cas des cancers du sein et de la prostate. Dans les deux cas, le dépistage massif conduit à détecter et à traiter une quantité de cancers "dormants" ou "indolents" qui seraient inoffensifs et avec lesquels on vivrait sans problème. Le sein: selon une étude publiée en 2013 dans le British Medical Journal par le chirurgien Michael Baum, pour chaque décès évité par la mammographie on peut s’attendre à un chiffre de un à trois décès supplémentaires liés aux soins donnés aux femmes dépistées pour des cancers inoffensifs. La prostate: selon une étude européenne de 2009-2012, le dépistage réduit la mortalité engendrée par ce cancer, mais on compte 33 hommes rendus impuissants ou incontinents par une intervention non nécessaire pour chaque homme sauvé… Que faire? Eliminer les dépistages, plus nuisibles que bénéfiques comme le suggèrent plusieurs chercheurs? Brûler le DSM, véritable machine à surdiagnostiquer (et dénoncé en tant que tel par Robert Spitzer et Allen Frances, deux responsables successifs de la task force qui en coordonne la rédaction)? Arrêter net les campagnes d’information, sources majeures d’effets nocebo? Dans son élan, Justman jette peut-être quelques bébés avec l’eau du bain (notamment dans le domaine du traumatisme psychique). On retiendra néanmoins son éloge paradoxal de l’inconscience: nous vivons sous l’emprise d’un "culte de la conscientisation", mais "la conscience est surestimée". Notre cerveau fait son travail de gestion de la vie dans le silence des processus inconscients, où il n’est sans doute pas anodin de trop le déranger. Il travaille à notre insu, par habitude. Il est vrai que l’habitude a mauvaise presse. Et pourtant – la philosophie confucéenne et taoïste en avait l’intuition, les neurosciences le savent aujourd’hui –, "l’habitude est hautement opérationnelle, même dans des faits d’excellence".

Auteur: Ulmi Nic

Info: in le temps online du 15.9.2015 sous Effet nocebo: le patient qui en savait trop, *The Nocebo Effect. Overdiagnosis and Its Cost, par Stewart Justman, Palgrave Macmillan, 272 p

[ grégaire ] [ influençabilité ] [ corps-esprit ]

 

Commentaires: 0

trickster

Les mondes multiples d'Hugh Everett

Il y a cinquante ans, Hugh Everett a conçu l'interprétation de la mécanique quantique en l'expliquant par des mondes multiples, théorie dans laquelle les effets quantiques engendrent d'innombrables branches de l'univers avec des événements différents dans chacune. La théorie semble être une hypothèse bizarre, mais Everett l'a déduite des mathématiques fondamentales de la mécanique quantique. Néanmoins, la plupart des physiciens de l'époque la rejetèrent, et il dût abréger sa thèse de doctorat sur le sujet pour éviter la controverse. Découragé, Everett quitta la physique et travailla sur les mathématiques et l'informatique militaires et industrielles. C'était un être émotionnellement renfermé et un grand buveur. Il est mort alors qu'il n'avait que 51 ans, et ne put donc pas voir le récent respect accordé à ses idées par les physiciens.

Hugh Everett III était un mathématicien brillant, théoricien quantique iconoclaste, puis ensuite entrepreneur prospère dans la défense militaire ayant accès aux secrets militaires les plus sensibles du pays. Il a introduit une nouvelle conception de la réalité dans la physique et a influencé le cours de l'histoire du monde à une époque où l'Armageddon nucléaire semblait imminent. Pour les amateurs de science-fiction, il reste un héros populaire : l'homme qui a inventé une théorie quantique des univers multiples. Pour ses enfants, il était quelqu'un d'autre : un père indisponible, "morceau de mobilier assis à la table de la salle à manger", cigarette à la main. Alcoolique aussi, et fumeur à la chaîne, qui mourut prématurément.

L'analyse révolutionnaire d'Everett a brisé une impasse théorique dans l'interprétation du "comment" de la mécanique quantique. Bien que l'idée des mondes multiples ne soit pas encore universellement acceptée aujourd'hui, ses méthodes de conception de la théorie présagèrent le concept de décohérence quantique - explication moderne du pourquoi et comment la bizarrerie probabiliste de la mécanique quantique peut se résoudre dans le monde concret de notre expérience. Le travail d'Everett est bien connu dans les milieux de la physique et de la philosophie, mais l'histoire de sa découverte et du reste de sa vie l'est relativement moins. Les recherches archivistiques de l'historien russe Eugène Shikhovtsev, de moi-même et d'autres, ainsi que les entretiens que j'ai menés avec les collègues et amis du scientifique décédé, ainsi qu'avec son fils musicien de rock, révèlent l'histoire d'une intelligence radieuse éteinte trop tôt par des démons personnels.

Le voyage scientifique d'Everett commença une nuit de 1954, raconte-t-il deux décennies plus tard, "après une gorgée ou deux de sherry". Lui et son camarade de classe de Princeton Charles Misner et un visiteur nommé Aage Petersen (alors assistant de Niels Bohr) pensaient "des choses ridicules sur les implications de la mécanique quantique". Au cours de cette session Everett eut l'idée de base fondant la théorie des mondes multiples, et dans les semaines qui suivirent, il commença à la développer dans un mémoire. L'idée centrale était d'interpréter ce que les équations de la mécanique quantique représentent dans le monde réel en faisant en sorte que les mathématiques de la théorie elle-même montrent le chemin plutôt qu'en ajoutant des hypothèses d'interprétation aux mathématiques existantes sur le sujet. De cette façon, le jeune homme a mis au défi l'establishment physique de l'époque en reconsidérant sa notion fondamentale de ce qui constitue la réalité physique. En poursuivant cette entreprise, Everett s'attaqua avec audace au problème notoire de la mesure en mécanique quantique, qui accablait les physiciens depuis les années 1920.

En résumé, le problème vient d'une contradiction entre la façon dont les particules élémentaires (comme les électrons et les photons) interagissent au niveau microscopique quantique de la réalité et ce qui se passe lorsque les particules sont mesurées à partir du niveau macroscopique classique. Dans le monde quantique, une particule élémentaire, ou une collection de telles particules, peut exister dans une superposition de deux ou plusieurs états possibles. Un électron, par exemple, peut se trouver dans une superposition d'emplacements, de vitesses et d'orientations différentes de sa rotation. Pourtant, chaque fois que les scientifiques mesurent l'une de ces propriétés avec précision, ils obtiennent un résultat précis - juste un des éléments de la superposition, et non une combinaison des deux. Nous ne voyons jamais non plus d'objets macroscopiques en superposition. Le problème de la mesure se résume à cette question : Comment et pourquoi le monde unique de notre expérience émerge-t-il des multiples alternatives disponibles dans le monde quantique superposé ? Les physiciens utilisent des entités mathématiques appelées fonctions d'onde pour représenter les états quantiques. Une fonction d'onde peut être considérée comme une liste de toutes les configurations possibles d'un système quantique superposé, avec des nombres qui donnent la probabilité que chaque configuration soit celle, apparemment choisie au hasard, que nous allons détecter si nous mesurons le système. La fonction d'onde traite chaque élément de la superposition comme étant également réel, sinon nécessairement également probable de notre point de vue. L'équation de Schrödinger décrit comment la fonction ondulatoire d'un système quantique changera au fil du temps, une évolution qu'elle prédit comme lisse et déterministe (c'est-à-dire sans caractère aléatoire).

Mais cette élégante mathématique semble contredire ce qui se passe lorsque les humains observent un système quantique, tel qu'un électron, avec un instrument scientifique (qui lui-même peut être considéré comme un système quantique). Car au moment de la mesure, la fonction d'onde décrivant la superposition d'alternatives semble s'effondrer en un unique membre de la superposition, interrompant ainsi l'évolution en douceur de la fonction d'onde et introduisant la discontinuité. Un seul résultat de mesure émerge, bannissant toutes les autres possibilités de la réalité décrite de manière classique. Le choix de l'alternative produite au moment de la mesure semble arbitraire ; sa sélection n'évolue pas logiquement à partir de la fonction d'onde chargée d'informations de l'électron avant la mesure. Les mathématiques de l'effondrement n'émergent pas non plus du flux continu de l'équation de Schrödinger. En fait, l'effondrement (discontinuité) doit être ajouté comme un postulat, comme un processus supplémentaire qui semble violer l'équation.

De nombreux fondateurs de la mécanique quantique, notamment Bohr, Werner Heisenberg et John von Neumann, se sont mis d'accord sur une interprétation de la mécanique quantique - connue sous le nom d'interprétation de Copenhague - pour traiter le problème des mesures. Ce modèle de réalité postule que la mécanique du monde quantique se réduit à des phénomènes observables de façon classique et ne trouve son sens qu'en termes de phénomènes observables, et non l'inverse. Cette approche privilégie l'observateur externe, le plaçant dans un domaine classique distinct du domaine quantique de l'objet observé. Bien qu'incapables d'expliquer la nature de la frontière entre le domaine quantique et le domaine classique, les Copenhagueistes ont néanmoins utilisé la mécanique quantique avec un grand succès technique. Des générations entières de physiciens ont appris que les équations de la mécanique quantique ne fonctionnent que dans une partie de la réalité, la microscopique, et cessent d'être pertinentes dans une autre, la macroscopique. C'est tout ce dont la plupart des physiciens ont besoin.

Fonction d'onde universelle. Par fort effet contraire, Everett s'attaqua au problème de la mesure en fusionnant les mondes microscopique et macroscopique. Il fit de l'observateur une partie intégrante du système observé, introduisant une fonction d'onde universelle qui relie les observateurs et les objets dans un système quantique unique. Il décrivit le monde macroscopique en mécanique quantique imaginant que les grands objets existent également en superpositions quantiques. Rompant avec Bohr et Heisenberg, il n'avait pas besoin de la discontinuité d'un effondrement de la fonction ondulatoire. L'idée radicalement nouvelle d'Everett était de se demander : Et si l'évolution continue d'une fonction d'onde n'était pas interrompue par des actes de mesure ? Et si l'équation de Schrödinger s'appliquait toujours et s'appliquait aussi bien à tous les objets qu'aux observateurs ? Et si aucun élément de superposition n'est jamais banni de la réalité ? A quoi ressemblerait un tel monde pour nous ? Everett constata, selon ces hypothèses, que la fonction d'onde d'un observateur devrait, en fait, bifurquer à chaque interaction de l'observateur avec un objet superposé. La fonction d'onde universelle contiendrait des branches pour chaque alternative constituant la superposition de l'objet. Chaque branche ayant sa propre copie de l'observateur, copie qui percevait une de ces alternatives comme le résultat. Selon une propriété mathématique fondamentale de l'équation de Schrödinger, une fois formées, les branches ne s'influencent pas mutuellement. Ainsi, chaque branche se lance dans un avenir différent, indépendamment des autres. Prenons l'exemple d'une personne qui mesure une particule qui se trouve dans une superposition de deux états, comme un électron dans une superposition de l'emplacement A et de l'emplacement B. Dans une branche, la personne perçoit que l'électron est à A. Dans une branche presque identique, une copie de la personne perçoit que le même électron est à B. Chaque copie de la personne se perçoit comme unique et considère que la chance lui a donné une réalité dans un menu des possibilités physiques, même si, en pleine réalité, chaque alternative sur le menu se réalise.

Expliquer comment nous percevons un tel univers exige de mettre un observateur dans l'image. Mais le processus de ramification se produit indépendamment de la présence ou non d'un être humain. En général, à chaque interaction entre systèmes physiques, la fonction d'onde totale des systèmes combinés aurait tendance à bifurquer de cette façon. Aujourd'hui, la compréhension de la façon dont les branches deviennent indépendantes et ressemblent à la réalité classique à laquelle nous sommes habitués est connue sous le nom de théorie de la décohérence. C'est une partie acceptée de la théorie quantique moderne standard, bien que tout le monde ne soit pas d'accord avec l'interprétation d'Everett comme quoi toutes les branches représentent des réalités qui existent. Everett n'a pas été le premier physicien à critiquer le postulat de l'effondrement de Copenhague comme inadéquat. Mais il a innové en élaborant une théorie mathématiquement cohérente d'une fonction d'onde universelle à partir des équations de la mécanique quantique elle-même. L'existence d'univers multiples a émergé comme une conséquence de sa théorie, pas par un prédicat. Dans une note de bas de page de sa thèse, Everett écrit : "Du point de vue de la théorie, tous les éléments d'une superposition (toutes les "branches") sont "réels", aucun n'est plus "réel" que les autres. Le projet contenant toutes ces idées provoqua de remarquables conflits dans les coulisses, mis au jour il y a environ cinq ans par Olival Freire Jr, historien des sciences à l'Université fédérale de Bahia au Brésil, dans le cadre de recherches archivistiques.

Au printemps de 1956 le conseiller académique à Princeton d'Everett, John Archibald Wheeler, prit avec lui le projet de thèse à Copenhague pour convaincre l'Académie royale danoise des sciences et lettres de le publier. Il écrivit à Everett qu'il avait eu "trois longues et fortes discussions à ce sujet" avec Bohr et Petersen. Wheeler partagea également le travail de son élève avec plusieurs autres physiciens de l'Institut de physique théorique de Bohr, dont Alexander W. Stern. Scindages La lettre de Wheeler à Everett disait en autre : "Votre beau formalisme de la fonction ondulatoire reste bien sûr inébranlable ; mais nous sentons tous que la vraie question est celle des mots qui doivent être attachés aux quantités de ce formalisme". D'une part, Wheeler était troublé par l'utilisation par Everett d'humains et de boulets de canon "scindés" comme métaphores scientifiques. Sa lettre révélait l'inconfort des Copenhagueistes quant à la signification de l'œuvre d'Everett. Stern rejeta la théorie d'Everett comme "théologique", et Wheeler lui-même était réticent à contester Bohr. Dans une longue lettre politique adressée à Stern, il explique et défend la théorie d'Everett comme une extension, non comme une réfutation, de l'interprétation dominante de la mécanique quantique : "Je pense que je peux dire que ce jeune homme très fin, capable et indépendant d'esprit en est venu progressivement à accepter l'approche actuelle du problème de la mesure comme correcte et cohérente avec elle-même, malgré quelques traces qui subsistent dans le présent projet de thèse d'une attitude douteuse envers le passé. Donc, pour éviter tout malentendu possible, permettez-moi de dire que la thèse d'Everett ne vise pas à remettre en question l'approche actuelle du problème de la mesure, mais à l'accepter et à la généraliser."

Everett aurait été en total désaccord avec la description que Wheeler a faite de son opinion sur l'interprétation de Copenhague. Par exemple, un an plus tard, en réponse aux critiques de Bryce S. DeWitt, rédacteur en chef de la revue Reviews of Modern Physics, il écrivit : "L'Interprétation de Copenhague est désespérément incomplète en raison de son recours a priori à la physique classique... ainsi que d'une monstruosité philosophique avec un concept de "réalité" pour le monde macroscopique qui ne marche pas avec le microcosme." Pendant que Wheeler était en Europe pour plaider sa cause, Everett risquait alors de perdre son permis de séjour étudiant qui avait été suspendu. Pour éviter d'aller vers des mesures disciplinaires, il décida d'accepter un poste de chercheur au Pentagone. Il déménagea dans la région de Washington, D.C., et ne revint jamais à la physique théorique. Au cours de l'année suivante, cependant, il communiqua à distance avec Wheeler alors qu'il avait réduit à contrecœur sa thèse au quart de sa longueur d'origine. En avril 1957, le comité de thèse d'Everett accepta la version abrégée - sans les "scindages". Trois mois plus tard, Reviews of Modern Physics publiait la version abrégée, intitulée "Relative State' Formulation of Quantum Mechanics".("Formulation d'état relatif de la mécanique quantique.") Dans le même numéro, un document d'accompagnement de Wheeler loue la découverte de son élève. Quand le papier parut sous forme imprimée, il passa instantanément dans l'obscurité.

Wheeler s'éloigna progressivement de son association avec la théorie d'Everett, mais il resta en contact avec le théoricien, l'encourageant, en vain, à faire plus de travail en mécanique quantique. Dans une entrevue accordée l'an dernier, Wheeler, alors âgé de 95 ans, a déclaré qu' "Everett était déçu, peut-être amer, devant les non réactions à sa théorie. Combien j'aurais aimé continuer les séances avec lui. Les questions qu'il a soulevées étaient importantes." Stratégies militaires nucléaires Princeton décerna son doctorat à Everett près d'un an après qu'il ait commencé son premier projet pour le Pentagone : le calcul des taux de mortalité potentiels des retombées radioactives d'une guerre nucléaire. Rapidement il dirigea la division des mathématiques du Groupe d'évaluation des systèmes d'armes (WSEG) du Pentagone, un groupe presque invisible mais extrêmement influent. Everett conseillait de hauts responsables des administrations Eisenhower et Kennedy sur les meilleures méthodes de sélection des cibles de bombes à hydrogène et de structuration de la triade nucléaire de bombardiers, de sous-marins et de missiles pour un impact optimal dans une frappe nucléaire. En 1960, participa à la rédaction du WSEG n° 50, un rapport qui reste classé à ce jour. Selon l'ami d'Everett et collègue du WSEG, George E. Pugh, ainsi que des historiens, le WSEG no 50 a rationalisé et promu des stratégies militaires qui ont fonctionné pendant des décennies, notamment le concept de destruction mutuelle assurée. Le WSEG a fourni aux responsables politiques de la guerre nucléaire suffisamment d'informations effrayantes sur les effets mondiaux des retombées radioactives pour que beaucoup soient convaincus du bien-fondé d'une impasse perpétuelle, au lieu de lancer, comme le préconisaient certains puissants, des premières attaques préventives contre l'Union soviétique, la Chine et d'autres pays communistes.

Un dernier chapitre de la lutte pour la théorie d'Everett se joua également dans cette période. Au printemps 1959, Bohr accorda à Everett une interview à Copenhague. Ils se réunirent plusieurs fois au cours d'une période de six semaines, mais avec peu d'effet : Bohr ne changea pas sa position, et Everett n'est pas revenu à la recherche en physique quantique. L'excursion n'avait pas été un échec complet, cependant. Un après-midi, alors qu'il buvait une bière à l'hôtel Østerport, Everett écrivit sur un papier à l'en-tête de l'hôtel un raffinement important de cet autre tour de force mathématique qui a fait sa renommée, la méthode généralisée du multiplicateur de Lagrange, aussi connue sous le nom d'algorithme Everett. Cette méthode simplifie la recherche de solutions optimales à des problèmes logistiques complexes, allant du déploiement d'armes nucléaires aux horaires de production industrielle juste à temps en passant par l'acheminement des autobus pour maximiser la déségrégation des districts scolaires. En 1964, Everett, Pugh et plusieurs autres collègues du WSEG ont fondé une société de défense privée, Lambda Corporation. Entre autres activités, il a conçu des modèles mathématiques de systèmes de missiles anti-missiles balistiques et de jeux de guerre nucléaire informatisés qui, selon Pugh, ont été utilisés par l'armée pendant des années. Everett s'est épris de l'invention d'applications pour le théorème de Bayes, une méthode mathématique de corrélation des probabilités des événements futurs avec l'expérience passée. En 1971, Everett a construit un prototype de machine bayésienne, un programme informatique qui apprend de l'expérience et simplifie la prise de décision en déduisant les résultats probables, un peu comme la faculté humaine du bon sens. Sous contrat avec le Pentagone, le Lambda a utilisé la méthode bayésienne pour inventer des techniques de suivi des trajectoires des missiles balistiques entrants. En 1973, Everett quitte Lambda et fonde une société de traitement de données, DBS, avec son collègue Lambda Donald Reisler. Le DBS a fait des recherches sur les applications des armes, mais s'est spécialisée dans l'analyse des effets socio-économiques des programmes d'action sociale du gouvernement. Lorsqu'ils se sont rencontrés pour la première fois, se souvient M. Reisler, Everett lui a demandé timidement s'il avait déjà lu son journal de 1957. J'ai réfléchi un instant et j'ai répondu : "Oh, mon Dieu, tu es cet Everett, le fou qui a écrit ce papier dingue", dit Reisler. "Je l'avais lu à l'université et avais gloussé, le rejetant d'emblée." Les deux sont devenus des amis proches mais convinrent de ne plus parler d'univers multiples.

Malgré tous ces succès, la vie d'Everett fut gâchée de bien des façons. Il avait une réputation de buveur, et ses amis disent que le problème semblait s'aggraver avec le temps. Selon Reisler, son partenaire aimait habituellement déjeuner avec trois martinis, dormant dans son bureau, même s'il réussissait quand même à être productif. Pourtant, son hédonisme ne reflétait pas une attitude détendue et enjouée envers la vie. "Ce n'était pas quelqu'un de sympathique", dit Reisler. "Il apportait une logique froide et brutale à l'étude des choses... Les droits civils n'avaient aucun sens pour lui." John Y. Barry, ancien collègue d'Everett au WSEG, a également remis en question son éthique. Au milieu des années 1970, Barry avait convaincu ses employeurs chez J. P. Morgan d'embaucher Everett pour mettre au point une méthode bayésienne de prévision de l'évolution du marché boursier. Selon plusieurs témoignages, Everett avait réussi, puis il refusa de remettre le produit à J. P. Morgan. "Il s'est servi de nous", se souvient Barry. "C'était un individu brillant, innovateur, insaisissable, indigne de confiance, probablement alcoolique." Everett était égocentrique. "Hugh aimait épouser une forme de solipsisme extrême", dit Elaine Tsiang, ancienne employée de DBS. "Bien qu'il eut peine à éloigner sa théorie [des monde multiples] de toute théorie de l'esprit ou de la conscience, il est évident que nous devions tous notre existence par rapport au monde qu'il avait fait naître." Et il connaissait à peine ses enfants, Elizabeth et Mark. Alors qu'Everett poursuivait sa carrière d'entrepreneur, le monde de la physique commençait à jeter un regard critique sur sa théorie autrefois ignorée. DeWitt pivota d'environ 180 degrés et devint son défenseur le plus dévoué. En 1967, il écrivit un article présentant l'équation de Wheeler-DeWitt : une fonction d'onde universelle qu'une théorie de la gravité quantique devrait satisfaire. Il attribue à Everett le mérite d'avoir démontré la nécessité d'une telle approche. DeWitt et son étudiant diplômé Neill Graham ont ensuite publié un livre de physique, The Many-Worlds Interpretation of Quantum Mechanics, qui contenait la version non informatisée de la thèse d'Everett. L'épigramme "mondes multiples" se répandit rapidement, popularisée dans le magazine de science-fiction Analog en 1976. Toutefois, tout le monde n'est pas d'accord sur le fait que l'interprétation de Copenhague doive céder le pas. N. David Mermin, physicien de l'Université Cornell, soutient que l'interprétation d'Everett traite la fonction des ondes comme faisant partie du monde objectivement réel, alors qu'il la considère simplement comme un outil mathématique. "Une fonction d'onde est une construction humaine", dit Mermin. "Son but est de nous permettre de donner un sens à nos observations macroscopiques. Mon point de vue est exactement le contraire de l'interprétation des mondes multiples. La mécanique quantique est un dispositif qui nous permet de rendre nos observations cohérentes et de dire que nous sommes à l'intérieur de la mécanique quantique et que la mécanique quantique doive s'appliquer à nos perceptions est incohérent." Mais de nombreux physiciens avancent que la théorie d'Everett devrait être prise au sérieux. "Quand j'ai entendu parler de l'interprétation d'Everett à la fin des années 1970, dit Stephen Shenker, physicien théoricien à l'Université Stanford, j'ai trouvé cela un peu fou. Maintenant, la plupart des gens que je connais qui pensent à la théorie des cordes et à la cosmologie quantique pensent à quelque chose qui ressemble à une interprétation à la Everett. Et à cause des récents développements en informatique quantique, ces questions ne sont plus académiques."

Un des pionniers de la décohérence, Wojciech H. Zurek, chercheur au Los Alamos National Laboratory, a commente que "l'accomplissement d'Everett fut d'insister pour que la théorie quantique soit universelle, qu'il n'y ait pas de division de l'univers entre ce qui est a priori classique et ce qui est a priori du quantum. Il nous a tous donné un ticket pour utiliser la théorie quantique comme nous l'utilisons maintenant pour décrire la mesure dans son ensemble." Le théoricien des cordes Juan Maldacena de l'Institute for Advanced Study de Princeton, N.J., reflète une attitude commune parmi ses collègues : "Quand je pense à la théorie d'Everett en mécanique quantique, c'est la chose la plus raisonnable à croire. Dans la vie de tous les jours, je n'y crois pas."

En 1977, DeWitt et Wheeler invitèrent Everett, qui détestait parler en public, à faire une présentation sur son interprétation à l'Université du Texas à Austin. Il portait un costume noir froissé et fuma à la chaîne pendant tout le séminaire. David Deutsch, maintenant à l'Université d'Oxford et l'un des fondateurs du domaine de l'informatique quantique (lui-même inspiré par la théorie d'Everett), était là. "Everett était en avance sur son temps", dit Deutsch en résumant la contribution d'Everett. "Il représente le refus de renoncer à une explication objective. L'abdication de la finalité originelle de ces domaines, à savoir expliquer le monde, a fait beaucoup de tort au progrès de la physique et de la philosophie. Nous nous sommes irrémédiablement enlisés dans les formalismes, et les choses ont été considérées comme des progrès qui ne sont pas explicatifs, et le vide a été comblé par le mysticisme, la religion et toutes sortes de détritus. Everett est important parce qu'il s'y est opposé." Après la visite au Texas, Wheeler essaya de mettre Everett en contact avec l'Institute for Theoretical Physics à Santa Barbara, Californie. Everett aurait été intéressé, mais le plan n'a rien donné. Totalité de l'expérience Everett est mort dans son lit le 19 juillet 1982. Il n'avait que 51 ans.

Son fils, Mark, alors adolescent, se souvient avoir trouvé le corps sans vie de son père ce matin-là. Sentant le corps froid, Mark s'est rendu compte qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir jamais touché son père auparavant. "Je ne savais pas quoi penser du fait que mon père venait de mourir, m'a-t-il dit. "Je n'avais pas vraiment de relation avec lui." Peu de temps après, Mark a déménagé à Los Angeles. Il est devenu un auteur-compositeur à succès et chanteur principal d'un groupe de rock populaire, Eels. Beaucoup de ses chansons expriment la tristesse qu'il a vécue en tant que fils d'un homme déprimé, alcoolique et détaché émotionnellement. Ce n'est que des années après la mort de son père que Mark a appris l'existence de la carrière et des réalisations de son père. La sœur de Mark, Elizabeth, fit la première d'une série de tentatives de suicide en juin 1982, un mois seulement avant la mort d'Everett. Mark la trouva inconsciente sur le sol de la salle de bain et l'amena à l'hôpital juste à temps. Quand il rentra chez lui plus tard dans la soirée, se souvient-il, son père "leva les yeux de son journal et dit : Je ne savais pas qu'elle était si triste."" En 1996, Elizabeth se suicida avec une overdose de somnifères, laissant une note dans son sac à main disant qu'elle allait rejoindre son père dans un autre univers. Dans une chanson de 2005, "Things the Grandchildren Should Know", Mark a écrit : "Je n'ai jamais vraiment compris ce que cela devait être pour lui de vivre dans sa tête". Son père solipsistiquement incliné aurait compris ce dilemme. "Une fois que nous avons admis que toute théorie physique n'est essentiellement qu'un modèle pour le monde de l'expérience, conclut Everett dans la version inédite de sa thèse, nous devons renoncer à tout espoir de trouver quelque chose comme la théorie correcte... simplement parce que la totalité de l'expérience ne nous est jamais accessible."

Auteur: Byrne Peter

Info: 21 octobre 2008, https://www.scientificamerican.com/article/hugh-everett-biography/. Publié à l'origine dans le numéro de décembre 2007 de Scientific American

[ légende de la physique théorique ] [ multivers ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par miguel

impératif d'expansion économique

L'argent et la corruption des valeurs

La croissance, notre idole, est sans objet et sans fin. Et l’argent ne peut acheter certains biens sans les corrompre. Contre l’obscénité qui consiste à expliquer toutes les conduites par l’économie, il faut rappeler le rôle de l’échange symbolique.

Si scandaleux que cela puisse paraître, l’argent reste une énigme pour la plupart des théories économiques. La théorie dite " néo­classique ", qui est la théorie standard enseignée dans presque toutes les universités du monde, lui donne le rôle de ce qu’on appelle en chimie un catalyseur, c’est-à-dire une substance presque invisible qui facilite le déclenchement et le déroulement des opérations considérées et qu’on trouve inaltérée à la fin. Devant cette impuissance, il est bon de faire un détour par les sciences humaines et la philosophie. Certains des plus grands économistes de l’histoire furent d’ailleurs des philosophes non moins que des représentants de leur discipline.

Il faut s’entendre sur ce mot " argent ". D’une personne riche, riche en biens mobiliers et/ou immobiliers, on dit couramment en français qu’elle " a de l’argent ". C’est évidemment impropre, car si elle avait l’équivalent en argent des biens qu’elle possède, elle ne les posséderait précisément pas. On ne peut avoir en même temps le beurre et l’argent du beurre. C’est dans ce sens que je vais comprendre le mot " argent " dans ce qui suit. Les économistes de langue française préfèrent le mot "monnaie ", équivalent de l’anglais money, et j’utiliserai parfois ce mot comme synonyme d’ "argent ". La liquidité, autre catégorie importante, c’est tout ce qui peut être aisément converti en argent. Beaucoup de titres en font partie. La monnaie est donc la liquidité par excellence.

L’infini et l’indéfini de l’argent

Je vais d’abord m’intéresser à ce géant de la théorie économique, mais aussi de la philosophie des sciences et de la philosophie sociale, morale et politique, que fut John Maynard Keynes. Je ne retiendrai qu’un trait, pas assez connu, de son œuvre : sa critique morale de l’amour de l’argent*. À l’époque du capitalisme financier triomphant, c’est un point qui mérite l’attention. Le but de l’effort théorique de Keynes fut de sauver le capitalisme de son temps. Mais il le fit contre le pouvoir déjà exorbitant de la spéculation financière, qu’il opposait à la logique de ce qu’il appelait " l’entreprise " – nous dirions aujourd’hui l’économie réelle, en contraste avec l’économie de plus en plus abstraite que représentent les titres et l’argent.

Posséder de l’argent, c’est réussir à posséder (virtuellement) tout ce que les autres possèdent et que je désire, tout en ne possédant (réellement) rien, sinon l’incarnation matérielle, sans valeur intrinsèque, d’un signe qui, lui, ne se peut posséder, puisqu’il renvoie à une transcendance (celle du collectif par rapport à ses éléments individuels). La possession de l’argent, c’est le comble du désir de possession se manifestant sous la forme du renoncement à la possession. C’est à contrecœur que Keynes se rapproche ici de Marx et de sa caractérisation de la monnaie comme équivalent universel. En revanche, il aime se référer à Freud. Désirer thésauriser de l’argent, c’est l’équivalent du stade anal du développement de l’enfant. On garde son argent dans un coffre-fort comme le bambin fait de la rétention fécale. Cette comparaison atteint vite sa limite : les boyaux ont une capacité finie, tandis qu’il n’y a pas de limite à l’accumulation de l’argent. Or Keynes est l’héritier de l’économie classique sur un point essentiel. Comme Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill et aussi Marx, il croyait que la poursuite de l’abondance aurait en principe un terme, qui serait l’équivalent éco­nomique de la fin de l’histoire. Tous ont rêvé de ce moment où l’ensemble des besoins humains seraient satisfaits. Le " problème économique " serait enfin résolu, pensait Keynes. Ce n’est visiblement pas ce qui s’est passé. L’idolâtrie de la croissance indéfinie a remplacé la quête de l’abondance jamais satisfaite. Le rôle exorbitant qu’a pris la finance s’explique ainsi. Dans l’étymologie du mot " finance ", on trouve " fin " : en ancien français, finer signifie " payer, être quitte ". Aujourd’hui, la finance ne joue qu’avec des abstractions, des écritures comptables sans contrepartie réelle, et sa croissance n’a plus de fin, dans tous les sens du mot.

Rien n’illustre mieux la vacuité du discours politique aujourd’hui, droite et gauche confondues, que l’usage grammatical qui est fait du mot " croissance ". Toute croissance est croissance de quelque chose. Sans mention de son objet, le substantif n’a pas de sens, contrairement à des mots comme " république "" amour " ou " liberté ". La " croissance" selon les politiques est sans objet. Elle-même est leur objet : ce qui est placé devant eux, qu’ils veulent saisir, parfois avec les dents, mais qui leur échappe insolemment. Je l’appellerai Croissance.

On objectera que l’usage dont je parle repose sur une omission que tout le monde comprend. La Croissance, c’est la croissance du produit intérieur brut ( Pib ). Sans doute. Mais combien ont réfléchi au fait que nous ne parlons pas alors d’une variable d’état, comme la croissance d’un arbre ou celle d’un enfant, mais d’une variable de flux, comme le débit d’un fleuve ou la vitesse d’un courant d’air. Un enfant qui grandit reste lui-même tout en devenant plus fort. La croissance économique, c’est l’accélération d’un cycle de productions et de consommations (lire : consumations) toujours recommencé. À tout moment, il ne subsiste rien des époques antérieures, ni le pain que l’on a mangé, ni les kilomètres que l’on a parcourus, ni le travail que l’on a fourni. Tout a été englouti dans ce que Marx appelait le grand métabolisme avec la nature.

Mais la Croissance, n’est-ce pas aussi celle du capital, et celui-ci n’est-il pas un stock ? Nous avons pris conscience que nous sommes en train de détruire la partie de ce stock qui nous est donnée par la nature, et que cette perte est irrémédiable car rien de ce que nous pouvons fabriquer et accumuler ne la comblera.

La Croissance est sans objet et elle est aussi sans fin. Elle n’a pas de terme assignable, comme l’indique le fait qu’on la désigne par un pourcentage et non par une grandeur, ce qui suffit à la distinguer radicalement de la croissance d’un enfant. " Que votre petit est devenu grand! " " Oui, il a grandi de 3% depuis l’an dernier. " Jamais on ne dira cela, qui supposerait que la taille d’un être humain croît normalement d’autant plus qu’elle est déjà forte et cela sans limite. La Croissance est aussi sans fin au sens où elle n’a pas de finalité. On lui a reconnu des finalités, mais on a perdu successivement foi en elle. Ce fut d’abord le bonheur, puis l’emploi. Il s’agit aujourd’hui de rembourser la Dette. On s’enfonce dans le dérisoire.

La Croissance est sans objet ni fin ni finalité. Est-ce à dire qu’elle est privée de sens ? Tout au contraire, elle n’est que cela : sens, direction. Mais il serait malséant de s’en moquer, car cette fonction est, ou plutôt aura été, essentielle.

Sans sacré ni Croissance,

qui ou quoi pourra satisfaire

le désir d’Étoile et d’infini

qui est en nous ?


Si l’homme est ce " ver de terre amoureux d’une étoile " dont a parlé notre grand poète, l’économie s’adresse en principe au ver de terre, à sa finitude, à ses besoins limités. Mais avec la Croissance, l’économie est devenue l’Étoile, qui n’est notre guide que parce qu’elle recule à mesure que nous avançons. En vérité, la Croissance a tous les traits d’une panique. De celle-ci, Elias Canetti disait, dans son chef-d’œuvre Masse et puissance"la masse a besoin d’une direction ", d’un but qui soit donné " en dehors de chaque individu "" identique pour tous ". Peu importe alors ce qu’il est, " du moment qu’il n’est pas encore atteint  ". La Croissance sans objet et sans fin a rempli assez bien ce programme pendant de nombreuses années.

Aujourd’hui, l’Étoile s’est éteinte. L’étymologie nous aide à décrire l’état qui en résulte : c’est un dés-astre. Les avocats de la décroissance ne prennent pas assez la mesure du dilemme où nous sommes. On ne prive pas un drogué de sa drogue du jour au lendemain. On ne renonce pas à sa foi sans souffrance. Sans sacré ni Croissance, qui ou quoi pourra satisfaire le désir d’Étoile et d’infini qui est en nous ?

Théorie du chômage

C’est sur ce caractère indéfini, donc potentiellement infini de l’argent, que Keynes a bâti sa théorie générale. On n’y a pas assez réfléchi. Je vais tenter de présenter ces idées difficiles en partant d’un dialogue en partie imaginaire. Imaginons sur les ondes le débat suivant entre un journaliste et deux députés, l’un socialiste, l’autre libéral.

Le journaliste, s’adressant au socialiste : " Comment expliquez-vous que le gouvernement Jospin envisage une augmentation des impôts des plus riches et non pas une réduction? Les plus riches sont ceux qui créent des jobs et vous les étranglez? "

Le socialiste : " Ce qui bloque le système, c’est qu’il n’y a plus de demande. Les gens n’achètent pas! "

Le libéral : " Si les gens n’achètent pas, c’est parce qu’ils anticipent qu’ils vont perdre leur emploi, ou bien qu’ils vont rester au chômage longtemps. Ce qu’il faut, c’est créer des jobs et donc aider les Pme qui en créent! "

Le socialiste : "Mais pourquoi créeraient-elles des jobs puisqu’elles anticipent que la demande ne sera pas là pour acheter ce qu’elles produiront? "

La vivacité du débat, le choc des arguments et des objections donnent à penser que deux visions irréconciliables de la crise s’opposent. Les auditeurs les plus savants croient reconnaître une interprétation keynésienne, de gauche, dans les propos du socialiste : les entreprises anticipent une demande insuffisante et elles produisent moins, donc offrent moins d’emplois, qu’elles le pourraient. Sortir de cette crise de débouchés ou de surproduction requiert que l’on augmente la demande, par exemple en augmentant les salaires. Le libéral défend pour sa part une économie de l’offre, il prend le parti des entreprises, pour qui le coût du travail est toujours trop élevé. Selon son point de vue, de droite, le chômage résulte de cela et d’une imposition trop forte.

Si l’on prend le point de vue du libéral, les deux protagonistes de cette discussion ne peuvent avoir raison tous les deux. S’il y a chômage, c’est que le prix relatif du travail par rapport à celui des marchandises est trop élevé. Le prix relatif des marchandises étant trop faible, on devrait observer non pas une surproduction, mais au contraire une production insuffisante, se manifestant par exemple par des files d’attente devant les magasins. De plus, un tel déséquilibre ne pourrait être que conjoncturel : la loi de l’offre et de la demande s’exerçant sur le marché du travail comme sur celui des marchandises, le prix relatif du travail devrait baisser jusqu’à ce que le chômage et l’excès de demande pour les biens se résorbent.

Pour ce point de vue, donc, une crise généralisée de surproduction est impossible. Cette impossibilité ressemble fort à celle que les éco­nomistes décrivent lorsque – cela arrive – ils se moquent d’eux-mêmes en racontant la blague suivante. Deux professeurs d’économie se promènent dans la rue lorsque l’un avise un billet de cinquante euros dans le caniveau. Impossible, dit l’autre sans même regarder, quelqu’un l’aurait forcément ramassé ! Des travailleurs qui voudraient travailler davantage mais ne trouveraient pas d’embauche, tandis que les producteurs voudraient produire et vendre plus mais ne trouveraient pas de débouchés ? Ce type de crise, que l’on appelle depuis Keynes " déflation ", est impossible. Et pourtant, dit le naïf, les années 1930, comme la crise mondiale aujourd’hui, n’en démontrent-elles pas l’existence ? Mais, si cela était le cas, lui rétorque-t-on, une action évidente permettrait d’en sortir automatiquement et dans l’intérêt de tous, à l’instar d’Henry Ford. Il suffirait que les entreprises embauchent les chômeurs, payent des heures supplémentaires, augmentent les salaires : elles distribueraient ainsi un pouvoir d’achat qui absorberait tout naturellement l’accroissement de la production. Maurice Allais, le seul prix Nobel français d’économie pendant longtemps, présentait cet argument de manière imagée en envisageant qu’une flottille d’hélicoptères déverserait du papier-monnaie sur la population ébahie.

La monnaie, c’est-à-dire l’argent : c’est là que le bât blesse et que le socialiste aurait pu se targuer de faire droit à l’argument de son adversaire tout en l’englobant dans le sien. Les hommes économiques ne communiquent que par l’intermédiaire de la monnaie et ils communiquent mal. L’échange monétaire leur permet de ne pas se parler, il leur évite d’avoir à se concerter pour confronter leurs projets et leurs plans. L’argent sert donc à merveille la stratégie individualiste de l’agent économique. C’est une médiation interface qui permet d’échanger des informations tout en se donnant l’air de ne pas le faire. Mais ce paradoxe d’une non-­communication communicante a un coût. Revenons à Henry Ford. Il embauche des chômeurs, soit. Mais il ne va pas les payer avec des à-valoir sur l’achat de ses propres automobiles ! Il leur verse de l’argent, qui ne fonctionne comme argent que par son abstraction même, son caractère de médiateur universel des échanges, sa propriété d’équivalent général, pour reprendre le mot de Marx salué par Keynes, Keynes à qui nous devons le raisonnement développé ici. L’argent est un à-valoir sur n’importe quelle marchandise. Henry Ford n’a donc aucune garantie que les salaires qu’il paye seront convertis en demande pour ses voitures.

Certes, à ce point, l’économiste libéral peut faire une objection. Ce n’est pas, on peut l’admettre, des automobiles que les chômeurs récemment embauchés achèteront en priorité, mais de la viande ou des logements moins vétustes. Ce faisant, ils accroîtront les profits des bouchers et des promoteurs immobiliers, et ce sont ces profits qui se convertiront, au moins en partie, en demande d’engins motorisés. Cet argument atteint vite ses limites. Dans une économie extrêmement interdépendante, la complication des circuits par où transitent les pouvoirs d’achat est telle que chaque entrepreneur, pris individuellement, n’a aucune assurance qu’un accroissement de sa production ne finira pas dans quelque magasin d’invendus.

Puisque les agents ne se parlent pas, ils doivent se débrouiller au milieu de cette incertitude radicale et se coordonner à l’aide de repères situés dans l’avenir. La déflation keynésienne est l’un de ces repères que le marché peut faire jaillir par un mécanisme d’auto-transcendance. Ce qui lui donne un pouvoir d’attraction considérable est le verrouillage mutuel des deux pôles qui la constituent : le chômage structurel et la crise de débouchés. Le libéral avait raison : les ménages anticipent un chômage élevé et réduisent leur consommation en conséquence. Le socialiste avait raison : les entreprises anticipent une demande insuffisante et réduisent leur offre d’emploi. Chacun donne à l’autre une raison forte de s’en tenir à ses convictions.

La perversion des valeurs

Voici une histoire édifiante et vraie. Elle se passe il y a un nombre respectable d’années, lors d’un dîner que j’organisais en hommage à Ivan Illich à l’occasion d’un de ses passages à Paris. Il y avait là, entre autres, l’éditrice britannique d’Illich, Marion B., et un économiste français d’excellente réputation, que j’appellerai Marc-Antoine. À la fin du repas, Marion sort de son sac un paquet de cigarettes et se met à fumer – c’est une chose que l’on pouvait encore faire à l’époque. Son voisin, Marc-Antoine, lui demande une cigarette, requête à laquelle Marion se prête de bonne grâce. Marc-Antoine pose alors devant elle, sur la table, une pièce de vingt centimes de franc de l’époque. Marion ne comprend pas. Il faut que Marc-Antoine lui explique que tout est réductible à un échange marchand, fût-ce un don sollicité, pour que Marion saisisse que Marc-­Antoine est en train de lui acheter la cigarette qu’elle lui a donnée, non sans avoir d’abord calculé le juste prix de la cigarette individuelle. L’éditrice d’Illich s’est alors fâchée tout rouge, prise d’une colère que l’économiste visiblement n’a pas comprise. J’ajoute que Marc-Antoine était et reste un homme doux et courtois, réservé et modeste pourrait-on dire, à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession.

La prétention de la pensée économique à rendre compte

de toutes les conduites humaines : obscénité.


En insistant pour payer ce qui lui avait été donné, Marc-Antoine traduisait en acte la prétention de la pensée économique à rendre compte de toutes les conduites humaines, même celles qui relèvent d’une sphère anthropologique distincte. Cette méprise sur les genres ou les ordres a un nom : obscénité.

Le thème de la corruption que peut subir une valeur ou un bien par sa mise sur le marché, que celle-ci soit réelle ou virtuelle, est au cœur du livre du philosophe de Harvard, Michael Sandel, What Money Can’t Buy, dont j’ai récemment édité et préfacé la version française. On trouve dans ce livre une illustration saisissante, qui avait déjà fait l’objet de nombreux commentaires de la part des économistes. Il s’agit de crèches israéliennes. À l’heure dite, les parents viennent récupérer leurs enfants, mais certains arrivent en retard, obligeant les puéricultrices à faire des heures supplémentaires. On peut supposer que certains parents en ressentent une certaine culpabilité, mais leurs obligations sont telles que les retards ne cessent pas. Les crèches décident de faire payer une amende aux parents retardataires. Qu’arriva-t-il ? Les parents furent plus nombreux à arriver en retard.

L’amende paraissait a priori une manière plus efficace que la mauvaise conscience de faire sentir aux parents ce que leur retard coûtait en temps perdu aux puéricultrices. Mais elle fut confondue avec le prix d’un service rendu. À ce prix-là, cela valait la peine de se payer le service en question. L’amende se voulait une sanction morale. Le simple fait qu’elle se payât en argent la rabattit sur un échange d’un tout autre type, non plus mal contre mal, mais bien contre bien, analogue à l’achat d’un service marchand.

La réaction des économistes à cette analyse est encore plus révélatrice que le cas lui-même. Sous l’expression " les économistes ", j’entends non seulement les professionnels et les praticiens de cette discipline, mais aussi tous ceux, citoyens lambda, dont l’esprit a été contaminé par le mode de pensée économique, et cela, hélas, fait beaucoup de monde. Cette réaction est la suivante : mais il suffisait d’augmenter la valeur de l’amende et l’on aurait vu les parents faire des efforts pour arriver à l’heure !

Cette réaction ne fait qu’enfoncer le clou : l’amende, comme tout prix, doit assurer l’équilibre entre l’offre et la demande. Or l’offre, ici, est nulle : les puéricultrices qui ne reçoivent évidemment pas le montant de l’amende n’ont aucune incitation à attendre les parents retardataires et, si elles le font, c’est poussées par cette étrange motivation qu’on appelle le devoir. L’amende doit donc être suffisamment pénalisante pour que les parents ne soient plus en retard.

Il y a quelque chose que ce beau raisonnement oublie et en fait un mode de pensée obscène : ce qui se passe à l’origine, je veux dire pour une absence d’amende. Une absence d’amende n’est pas une amende nulle. La preuve en est que, lorsque les crèches israéliennes ont renoncé à recourir à l’amende, les parents ont persisté dans leur retard aggravé. Le mal était fait et au prix nul du service rendu, cela valait la peine d’y recourir. Avant qu’une amende fût instituée, nous étions dans un tout autre contexte anthropologique, où l’idée même d’échange marchand entre crèches et parents ne venait à l’esprit de personne.

Un présupposé de la théorie économique est que le bien et le mal sont de même nature, mais simplement de signes opposés. Selon la logique des vases communicants, cela revient à dire qu’un bien est un moindre mal et qu’un moindre bien est un mal. Un coût, c’est un manque à gagner et un gain, c’est un moindre coût. Cette équivalence n’a pas cours dans les sciences normatives, qu’il s’agisse de l’éthique, de la politique ou du droit. Lorsque ces disciplines se laissent envahir par la logique économique, elles perdent tout simplement leur âme.

Michael Sandel a eu l’occasion de prendre position contre l’idée qu’on pourra lutter contre le changement climatique à coup d’écotaxes ou en donnant un prix au carbone. Il faut que celui qui fait le mal, en contribuant à détruire l’environnement, prenne conscience qu’il fait le mal. Si on le fait payer en argent, c’est le contraire qui se produit. Non seulement on ne le culpabilise pas, mais on étend le domaine de ses droits. Le système cap-and-trade institué par le protocole de Kyoto, qui accorde le droit de polluer au-delà de son quota d’émissions moyennant compensation financière accordée à ceux qui polluent moins, a pour résultat que personne ne voit plus ce qui est en jeu : la préservation d’une vie humaine décente sur Terre.

L’arrogance de l’économie ne connaissant pas de limites, elle ne pouvait pas ne pas s’attaquer au domaine de la gratuité. Elle a développé d’ingénieuses techniques pour donner une valeur marchande non seulement à ce qui n’en a pas mais aussi à ce qui ne peut pas en avoir sous peine de corruption. Par exemple, on valorise tout service non marchand au prix qu’un sujet consent implicitement à payer pour l’acquérir, alors même que s’il le payait effectivement, le service en question en serait dénaturé.

Mesure du bien-être

Dans une livraison passée de son rapport annuel L’Économie française, comptes et dossiers, l’Insee a confirmé ce qu’il nous répète depuis quelque temps : nous sommes beaucoup plus riches que nous le pensions. Suivant les recommandations de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi réunie en 2009 par le président Sarkozy dans le but de mettre au point des indicateurs de bien-être qui n’aient pas les défauts du produit intérieur brut, l’Insee comptabilise désormais les heures passées aux travaux domestiques non rémunérés. Faire la cuisine, s’occuper du ménage, jouer avec les enfants, bricoler, emmener le chien faire ses besoins, c’est de la production autoconsommée. Ne pas en tenir compte, c’est minimiser la production, la consommation et donc la richesse de la nation.

À l’échelle du pays, le temps total consacré à ces activités est éloquent : entre une et deux fois le temps de travail rémunéré. Une grosse proportion de ces heures est le fait des femmes. Mais si l’on veut ajouter au Pib ce qui est ainsi produit, il faut bien convertir les heures en valeur monétaire. L’Insee a essayé plusieurs méthodes. Dans le dernier rapport, on a considéré qu’une heure passée à faire la cuisine valait le salaire qu’on aurait versé à un cuisinier accomplissant la même tâche. La valeur du temps passé avec ses enfants ? C’est ce qu’on aurait versé à une nounou faisant le même " travail ",  etc.

Quand on fait les calculs, on trouve que le Pib augmente de moitié et la consommation des ménages des deux tiers. La plupart des commentateurs semblent épatés. L’extrême gauche applaudit les résultats. Beaucoup considèrent qu’on reconnaît ainsi la dignité des tâches domestiques, le plus souvent accomplies par les femmes. Le principe d’égalité exige qu’on ne valorise pas selon des méthodes différentes le travail des femmes et celui des hommes.

Rares sont les observateurs qui ont vu dans cette opération ce qu’elle est en vérité : je le répète, une obscénité. Les plus lucides ont été ceux qui n’ont pas résisté au plaisir de débiter des gaudrioles. Surtout ne pas omettre dans le Pib élargi, ont-ils plaidé, le service que vous rend votre femme en multipliant le nombre de rapports par le prix de la passe, modulé selon son standing. Le paradoxe est que l’Insee a refusé d’inclure dans le Pib français, résistant ainsi à une injonction européenne que les autres pays ont suivie en général sans maugréer, le chiffre d’affaires de la prostitution.

Les comptables de l’Insee n’ont pas songé un instant que, si l’argent n’achète pas certains biens sans les corrompre, alors il ne peut pas servir de mesure à tout. Donner une valeur monétaire à un bien c’est, au plan symbolique, le rendre convertible en argent. Confondant le symbolique et le réel, des internautes ont inféré de la hausse inespérée du Pib que leur retraite en serait augmentée ; d’autres, plus méfiants, que ce serait leurs impôts.

"  Le temps, c’est de l’argent " : on ne croit pas si bien dire. Sur les autoroutes californiennes, aux heures de pointe, il faut être au moins deux dans sa voiture pour pouvoir emprunter la file de gauche. Il arrive que 90 % des automobiles ne véhiculent que leur seul conducteur. On est bloqués pare-chocs contre pare-chocs, la voie rapide est vide, la tentation de tricher est trop forte. Il serait risqué de placer une poupée gonflable sur le siège du passager. Pour remplir la même fonction, certains ont déjà recours aux services de prostituées sur le retour. La boucle est bouclée.

La liste établie par l’Insee des tâches qui composent la production domestique comporte beaucoup de flou. Si on y place le temps passé à améliorer son habitat et à jouer avec ses enfants, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Toutes les heures hors travail rémunéré contribuent au dur labeur de vivre, le sommeil comme le loisir, qui ne servent qu’à reproduire la force de travail. Toute la vie est un moyen au service d’une fin inexistante. Il n’y a plus de limites à l’écono-mystification du monde et à la confusion de toutes les valeurs. Nous sommes tous complices et victimes de ce cancer éthique.

L’échange symbolique

Michael Sandel met ironiquement en scène ces économistes qui se demandent comment l’on peut encore faire des cadeaux en nature, comme si l’argent, cet équivalent général, n’avait pas été inventé. Et pourtant, rappelle-t-il, il y a des cultures ou des circonstances dans lesquelles il serait extrêmement grossier de faire un don en argent. Il est frappant que le philosophe américain ne songe pas à se référer au débat sur l’échange symbolique lancé par Marcel Mauss avec son Essai sur le don et constamment repris par les plus grands noms des sciences sociales, entre autres Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Michel Serres, Maurice Godelier ou René Girard. À le faire, il aurait remarqué qu’il existe parfois un tabou qui pèse encore plus fort que celui qui porte sur le don en argent : c’est le tabou qui porte sur le contre-don en argent.

Dans beaucoup de sociétés paysannes traditionnelles, on aide son voisin pour les travaux des champs et quand ceux-ci sont terminés, le voisin gratifie ceux qui lui ont apporté leur concours d’un grand banquet. Un jour, en grande Kabylie, un ouvrier agricole qui était dans cette situation refusa de participer au banquet et demanda à la place à être payé en espèces. Pierre Bourdieu était là et voici ce qu’il dit de cet audacieux : il ne faisait ainsi que " trahir le mieux et le plus mal gardé des secrets, puisque tout le monde en a la garde "** . Formule brillante qui dit que le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret : tout le monde le connaît, mais on n’en parle jamais sur la place publique. Secret public, secret de Polichinelle, hypocrisie sociale, mensonge collectif à soi-même, toutes ces formules caractérisent une structure cognitive que Mauss déjà décrivait ainsi : dans les sociétés archaïques et traditionnelles, les échanges de dons " ont revêtu presque toujours la forme du présent, du cadeau offert généreusement même quand, dans ce geste qui accompagne la transaction, il n’y a que fiction, formalisme et mensonge social, et quand il y a, au fond, obligation et intérêt économique".

Quel est donc ce secret terrible que tout le monde partage et qui, s’il devait être révélé publiquement, mettrait en péril la structure sociale ? Et pourquoi le simple fait de demander, à l’instar de l’ouvrier kabyle, à recevoir le contre-don en argent plutôt qu’en nature produit-il cette révélation ?

L’échange don/contre-don se présente sous les apparences d’une réciprocité positive, bien contre bien, mais il recouvre et contient – dans le double sens qu’il a en lui et qu’il réprime – la menace d’une réciprocité négative, mal contre mal, celle de la violence. Lévi-Strauss, suivi par l’anthropologue américain Marshall Sahlins, l’a dit en des formules célèbres : le niveau empirique de l’échange de dons est comme le " contrat social des primitifs ". En échangeant des biens plutôt que des coups, les sauvages font la guerre à la guerre. Chaque fois qu’ils traitent, c’est un traité de paix. L’échange symbolique n’est pas guidé par la recherche de l’intérêt privé, mais par la nécessité de reproduire sans cesse le lien social.

Or ce vernis est fragile. Il peut casser aisément. L’oubli du don que la coutume demande de faire, le don refusé, le contre-don jugé insuffisant sont autant de motifs de conflit et de guerre, cette violence que l’échange symbolique devait tenir en échec. René Girard l’a fort bien analysé : " Dans une société qui n’est pas en crise, l’impression de différence résulte à la fois de la diversité du réel et d’un système d’échanges qui diffère et par conséquent dissimule les éléments de réciprocité que forcément il comporte, sous peine de ne plus constituer un système d’échanges, c’est-à-dire une culture. […] Lorsque la réciprocité devient visible en se raccourcissant pour ainsi dire, [elle] n’est [plus] celle des bons mais des mauvais procédés, la réciprocité des insultes, des coups, de la vengeance et des symptômes névrotiques. C’est bien pourquoi les cultures traditionnelles ne veulent pas de cette réciprocité trop immédiate."

Exiger que le contre-don se fasse en argent, c’est évidemment " raccourcir " la réciprocité puisque, lorsqu’un échange monétaire, marchandise contre argent, a eu lieu, les partenaires sont quittes, ils n’auront la plupart du temps plus l’occasion ni de se parler ni encore moins de s’aimer. Au contraire, l’échange de dons n’est jamais clos, il oblige les partenaires à constamment renouer le lien qui les unit, tout contre-don étant aussi un don qui demande à son tour un rendu. Celui qui voudrait arrêter cette séquence en un point afin de faire les comptes et en vérifier l’équilibre ferait s’écrouler l’institution.

Lorsque les prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et Amartya Sen proposent d’inclure dans la richesse nationale l’équivalent monétaire des travaux domestiques, nul doute qu’ils sont animés de bonnes intentions progressistes. Leur économisme étriqué, cependant, les rend aveugles aux données anthropologiques que je viens de rapporter. Les sociologues du travail domestique ne craignent pas de ranger leur objet d’étude sous la bannière de l’échange de dons. Nul angélisme ici, si l’on garde en tête que cette institution ruse avec la violence dans laquelle elle peut à tout moment retomber. Il s’agit de dire la non-clôture de l’échange symbolique, son irréductibilité à une quelconque comptabilité. À l’obscénité déjà mentionnée, la valorisation monétaire de la gratuité ajoute la bévue anthropologique. 

 

Auteur: Dupuy Jean-Pierre

Info: https://esprit.presse.fr/article/jean-pierre-dupuy/l-argent-et-la-corruption-des-valeurs-42207 juil./août 2019. *Philosophical pages on the love of money. **Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1972, p. 230 (rééd. " Points Seuil  ", 2015)

[ mystère ] [ étymologie ] [ interrogation ] [ fric ] [ pognon roi ]

 

Commentaires: 0

Ajouté à la BD par miguel