frère-par-frère

Un fait est à rappeler : Jacques, au début de sa carrière, a pendant un certain temps signé : Jacques-Marie, puis Marie a disparu de la signature. Quelqu'un pourrait-il donner le sens de ce fait ? En tout cas, il en a un.

D'autre part, un autre fait est évident : Jacques a, toute sa vie, cherché à traverser le miroir, cherché le vrai, dont tous les miroirs ne procurent que l'illusion.

Le vrai au sens biblique : non pas le vrai, qualité de la pensée, mais le vrai qui donne sens à la vie et est au-delà de toute pensée, le vrai qui est le réel.

Ma relation à mon frère se situe au cœur de cette quête qui implique le refus du savoir comme moyen d'accès à ce réel. Notre amitié de toujours était reconnaissance mutuelle de deux personnes en quête du réel ; et je crois qu'il m'a initié à cette quête.

J'ai choisi mon chemin, alors qu'il en avait choisi un autre. Quelle relation entre mon frère et la tradition chrétienne ? Voilà la question qu'il faut poser. Est-il possible d'y répondre ?

Voici au moins des jalons indiquant la direction dans laquelle il faut la chercher.

La tradition chrétienne donne à la personne une place qu'on peut dire fondamentale. Dans la lumière de cette tradition dont il a cherché à avoir une connaissance profonde, Jacques a cherché à être, non un saint, mais une personne.

Une telle recherche comporte des exigences - des exigences éthiques- et quelles exigences ! Être une personne, implique les relations dans lesquelles la tradition chrétienne place "le Père" que Jésus nous a appris à nommer. (...) Être une personne exige d'un homme qu'il se situe par rapport au père, qu'il prenne conscience de cette relation "fondamentale" qui fait de lui un homme. Et une autre prise de conscience est nécessaire : celle de la dimension que Freud a nommée "inconscient". Mon frère a voulu explorer l'inconscient, précisément pour être une personne.

Et dans la tradition chrétienne, la dimension de la personne qu'est l'inconscient n'était pas nommée ainsi, mais elle était présente sous le nom de mystère.

Auteur: Lacan Marc-François

Info: Extrait d'une lettre adressée à Jacques Sédat, le 3 décembre 1982.

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Commentaires: 2

Ajouté à la BD par Coli Masson

Commentaires

miguel, filsdelapensee@bluewin.ch
2023-12-06 08:53
Intéressante contextualisation de la "secondéité" Lacan... Qui me conforte dans mon impression, à sa rencontre, grâce à toi et au verbe (et un peu à youtube)... un impression de "théologien rentré" donc.
Et puis, si on veux entrer dans une critique/réflexion véritable, on est obligé de se dévoiler un peu. La référence au Père est pour moi celle de mon père biologique, lui-même croyant protestant - qui donnait plutôt l'impression de respecter cette "tradition déviante" ah ah ah... Tradition qui, pour ce qui me concerne, inscrivait l’Éternel, (Dieu copyrighté FLP ;-) plutôt comme un surmoi conscientiel... ange gardien, higher self, etc... Mais pour ce qui est de la tradition et son imprégnation inévitable, j'ai un peu le sentiment d'en être sorti intact, même si je me sais très présomptueux en le disant. Bref, au-delà de tout ça et après une quête musicale qui m'aura dévoilé quelques trucs sur les apparences, le miroir des apparences, le miroir du renversement des apparences, etc... je crois peu à tout ceci et renferme un credo (dans ma Ford intérieure comme disait San Antonio) qui me porte plus vers une constante quête du nouveau, nouveau au sens d'un élargissement qui tente de ne pas perdre de vue qu'existe une source, évidemment énigmatique, mais que l'exploration du long et hyper-complexe chemin qui a mené jusqu'à nous et nos pauvres petits cerveaux, est presque totalement suffisante en elle-même, d'autant que les possibilités de l'investiguer, ne cessent de se développer.
En espérant ne pas trop te briser les noix
suggestion de tags :
religion, tropisme mystique, monisme, voire monisme ontique (ou spinozien)...
Coli Masson, colimasson@live.fr
2023-12-07 08:49
Merci pour cette confession cher Miguel.
Lacan s'est peut-être demandé comment établir une relation au Père dans l'ordre de l'économie, sur le modèle de l'ordre qui est celui de la théologie, en se référant en cela au catholicisme puisqu'il disait que la seule vraie religion, c'était le romaine. Tu le vois différemment. Dans ce mode de relation, Lacan y voyait je crois une dimension éthique. Le sujet est trop complexe pour être torché en quelques lignes, il suscite également trop de questions.
Je ne mettrais pas religion en tag car il est question ici spécifiquement du christianisme, peut-être même du catholicisme d'ailleurs.
Le mysticisme, je ne suis pas sûre non plus, Lacan attribuant le mysticisme à un mode de jouissance spécifiquement féminin. Mais comme il s'agit du féminin en tant que principe... je ne sais pas.
Quant au monisme, je ne sais pas non plus.