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absurdité

Il y a une détresse, une absence d’espoir chez les jeunes qui est bouleversante. J’aurais pu croire que c’était un phénomène parisien, limité aux grandes villes. En France, la province aussi désespère, jusqu’à Aurillac où j’ai écouté des lycéens de terminale, des étudiants en psychologie, en deuxième année de fac, des infirmières, un bachelier en première année d’école de cinéma, un agrégatif de maths. D’abord, la politique, ça ne les intéresse pas, ce qui est étonnant tout de même ; un tout petit peu l’écologie, la nature. Comme ils ne veulent pas se droguer, ils boivent, mais c’est la même chose, et pour discourir dans l’abstrait. Se préparer à la vie actuelle ? Faire sa vie ? "Comme on ne peut rien faire, à quoi ça sert ?" Tous : "On va vers le rien."  Au moins entre lycéens, on vogue sur la même galère ? – "Même pas. Personne n’a de contact avec personne." – "Mais vous avez des copains de votre classe ?" – "Pas du tout ! On n’est pas copains, quand nos parents disent que dans les classes ils rigolaient… d’ailleurs, il n’y a plus de chahut du tout ; ça n’existe pas ; ni à la fac ni nulle part. Vite que le cours se passe pour qu’on soit tranquille chez soi… Et quand on s’intéresse à un cours…" Une lycéenne : "Je veux avoir ma terminale et je m’y intéresse ; j’y vais parce que ça serait une mauvaise note de ne pas y aller, mais j’ai l’impression que je perds mon temps !" Alors, rien contre les professeurs ? "Ils sont braves, ils font leur cours, on s’en fout et eux aussi…" Voilà ! Et ce sont des gens qui n’ont rien de pathologique, et leurs parents non plus… "Ah ! c’est comme ça, la jeunesse, disent les parents. C’est drôle, avant ça n’était pas comme ça." Et l’on vivote entre la petite bouffe, la copine (ou le copain), la logomachie et le déluge sonore, pour s’enivrer de quelque chose. Tout ça est très sado-oral. C’est une espèce de refuge dans une jouissance primaire, une consommation très primaire. Ce sont des boulimiques. C’est parce qu’il n’y a plus rien à faire qui soit utile. Le désir ne se sublime plus dans cette absence de relation vraie, de véritable pulsion de vie. Où seraient pour eux les pulsion de vie, puisqu’ils ne peuvent pas avoir d’enfants, bien qu’ils soient tous couplés… Ils étaient tous couplés, ces jeunes ; presque mariés, même (mais copain-copain), pas engagés l’un à l’autre pour le meilleur et le pire. Ils n’ont pas d’argent et ils sont un peu honteux que papa et maman les aident encore. "On est bien obligés, puisqu’on ne peut pas gagner sa vie tant qu’on n’a pas de diplômes… Et quand on aura le diplôme, qu’est-ce qu’on gagnera ? Pas de quoi avoir une famille." Ils sont complètement en porte à faux, de plus en plus parce que, ayant des liaisons précoces, une vie de couple très précoce, étant assistés et souffrant d’être assistés, faisant des études qui ne débouchent sur rien, qui ne promettent rien, qui n’assurent rien, avec une politique dans laquelle ils ne veulent absolument pas entrer, parce qu’elle leur paraît absolument périmée. Depuis le lendemain de mai 1981, les étudiants qui ont voté socialiste disent : "Bon, il y a eu la fête, mais c’est maintenant du pareil au même." Après tout, Mitterrand est un vieux politicien qui gère comme il peut un tas de choses qui le dépassent. Ils raisonnent comme ça. Alors, c’est sans espoir. Et ils supportent encore moins le fait de voir leurs parents, ou retourner leur veste, ou simplement vivre au jour le jour, en s’abrutissant de travail routinier et subvenir à leurs besoins alors qu’eux sont déjà en couples… couples qui ne mènent à rien, parce que ce sont des collages ou de la gymnastique sexuelle.

Auteur: Dolto Françoise

Info: La cause des enfants, Editions Robert Laffont, Paris, 1985

[ modernité ] [ insignifiance ] [ irresponsabilité ] [ infantilisation ] [ nihilisme ] [ isolement ] [ désespoir ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ⇄ B ⇄ Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.

néologismes

Alors il fit ce que font les poètes, les botanistes, les cartographes de terres vierges : il inventa. D’abord timidement, puis fiévreusement. Ainsi naquirent le " risambre ", ce goût de bois ancien chauffé par une lampe d’architecte, entre poussière et vernis blond ; et la " vellune ", cette saveur minérale et lactée qui rappelait la coquille d’un œuf à la coque encore tiède ; ou encore le mot " crémurien ", pour cette rondeur de cire fondue mêlée à l’encens tiède.


Auteur: Désérable François-Henri

Info: Le Palais

[ mots-valises ] [ dépassement ] [ écriture ] [ création ]

   

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inséré par miguel

— Ψ → B → Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.

écriture

Sa seule ambition consistait à écrire son prochain roman: c'était l'époque où il croyait encore aux chimères de l'inspiration, à cette première phrase imparable qui surgirait tout à coup par miracle, viendrait se cheviller sans effort à une autre, qui s'arrimerait à une troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le livre s'écrive de lui-même. Mais le livre ne s'écrivait pas de lui-même, et l'écrivain, à vrai dire, le préférait à l'état de promesse, car il pouvait alors s'abreuver d'illusions, se raconter qu'il serait implacable, inégalable, éblouissant, en un mot: parfait. Ecrire, c'est faire le deuil de la perfection.


Auteur: Désérable François-Henri

Info: Le Palais, pp 224-225

[ effort ] [ désillusion ]

   

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inséré par miguel

— Ψ ± B ± Φ · Ne célébrez pas la complexité avant d'avoir compris la disponibilité.

sentiment amoureux

Après avoir hérissé ma pensée des pieux de la restriction je puis maintenant ajouter que le concept d'amour, malgré sa fragilité ontologique, détient ou détenait jusqu'à une date récente tous les attributs d'une prodigieuse puissance opératoire. Forgé à la hâte il a immédiatement connu une large audience, et encore de nos jours rares sont ceux qui renoncent nettement et délibérément à aimer. Ce franc succès tendrait à démontrer une mystérieuse correspondance avec on ne sait quel besoin constitutif de la nature humaine. Toutefois, et c'est exactement en ce point que l'analyste vigilant se sépare du dévideur de fariboles, je me garderai bien de formuler la plus succincte hypothèse sur la nature dudit besoin. Quoi qu'il en soit l'amour existe, puisqu'on peut en observer les effets. Voilà une phrase digne de Claude Bernard, et je tiens à la lui dédier. Ô savant inattaquable! ce n'est pas un hasard si les observations les plus éloignées en apparence de l'objet qu'initialement tu te proposais viennent l'une après l'autre se ranger, comme autant de cailles dodues, sous la rayonnante majesté de ton auréole protectrice. Certes il doit détenir une bien grande puissance, le protocole expérimental qu'avec une rare pénétration en 1865 tu définissais, pour que les faits les plus extravagants ne puissent franchir la ténébreuse barrière de la scientificité qu'après s'être placés sous la rigidité de tes lois inflexibles. Physiologiste inoubliable je te salue, et je déclare bien haut que je ne ferai rien qui puisse si peu que ce soit abréger la durée de ton règne.

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ popularité ] [ éloge ] [ délire intellectif ]

   
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inséré par Coli Masson

jeunesse

[...] l'adolescence n'est pas seulement une période importante de la vie, mais que c'est la seule période où l'on puisse parler de vie au plein sens du terme. Les attracteurs pulsionnels se déchaînent vers l'âge de treize ans, ensuite ils diminuent peu à peu ou plutôt ils se résolvent en modèles de comportement, qui ne sont après tout que des forces figées. La violence de l'éclatement initial fait que l'issue du conflit peut demeurer incertaine pendant plusieurs années; c'est ce qu'on appelle en électrodynamique un régime transitoire. Mais peu à peu les oscillations se font plus lentes, jusqu'à se résoudre en longues vagues mélancoliques et douces; à partir de ce moment tout est dit, et la vie n'est plus qu'une préparation à la mort. Ce qu'on peut exprimer de manière plus brutale et moins exacte en disant que l'homme est un adolescent diminué.

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ vitalité maximale ] [ adulte ] [ amoindrissement ] [ comparaison ] [ puberté ]

   
Commentaires: 2
inséré par Coli Masson

— Ψ → B → Φ · L'eau ne pense pas : elle fait circuler.

sociologie

J'observe d'abord que les gens se déplacent généralement par bandes, ou par petits groupes de deux à six individus. Pas un groupe ne m'apparaît exactement semblable à l'autre. Évidemment ils se ressemblent, ils se ressemblent énormément, mais cette ressemblance ne saurait s'appeler identité. Comme s'ils avaient choisi de concrétiser l'antagonisme qui accompagne nécessairement toute espèce d'individuation en adoptant des tenues, des modes de déplacement, des formules de regroupement légèrement différentes.

    J'observe ensuite que tous ces gens semblent satisfaits d'eux-mêmes et de l'univers; c'est étonnant, voire un peu effrayant. Ils déambulent sobrement, arborant un sourire narquois, un air abruti. Certains parmi les plus jeunes sont vêtus de blousons aux motifs empruntés au hard-rock le plus sauvage; on peut y lire des phrases telles que: " Kill them all! ", ou " Fuck and destroy! "; mais tous communient dans la certitude de passer un agréable après-midi, essentiellement dévolu à la consommation, et par là même de contribuer au raffermissement de leur être.

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ passants ] [ observation ] [ pseudo rébellion ] [ clans ]

   
Commentaires: 2
inséré par Coli Masson

— Ψ ⇒ B ⇒ Φ · Ψ = H → H₂O → C. Ne renversez pas l'ordre.

Rouen

Vers quatorze heures, je sors de mon hôtel. Sans hésiter, je me dirige vers la place du Vieux Marché. C'est une place assez vaste, entièrement entourée de cafés, de restaurants et de magasins de luxe. C'est là qu'on a brûlé Jeanne d'Arc, il y a maintenant plus de cinq cents ans. 

Pour commémorer l'événement on a construit une espèce d'entassement de dalles de béton bizarrement incurvées, à moitié enfoncées dans le sol, qui s'avère à plus ample examen être une église. Il y a également des embryons de pelouse, des massifs floraux, et des plans inclinés qui semblent destinés aux amateurs de skateboard – à moins que ce ne soit aux voitures de mutilés, c'est difficile à dire. Mais la complexité de l'endroit ne s'arrête pas là: il y a aussi des magasins au centre de la place, sous une sorte de rotonde en béton, ainsi qu'un bâtiment qui ressemble à un arrêt de cars.

    Je m'installe sur une des dalles de béton, bien décidé à tirer les choses au clair. Il apparaît sans doute possible que cette place est le cœur, le noyau central de la ville. Quel jeu se joue ici exactement?"

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ description ] [ désharmonie ] [ laideur ] [ énigme ] [ urbanisme insolite ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ → B → Φ · Le carbone sp³ pense avant vous.

centre commercial

Assisté à la mort d'un type, aujourd'hui, aux Nouvelles Galeries. Mort très simple, à la Patricia Highsmith (je veux dire, avec cette simplicité et cette brutalité caractéristiques de la vie réelle, que l'on retrouve également dans les romans de Patricia Highsmith).

    Voici comment les choses se sont passées. En pénétrant dans la partie du magasin aménagée en libre-service, j'aperçus un homme allongé sur le sol, dont je ne pouvais distinguer le visage (mais j'appris par la suite, en écoutant une conversation entre caissières, qu'il devait avoir environ quarante ans). Plusieurs personnes étaient déjà affairées autour de lui. Je passai en essayant de ne pas trop m'arrêter, pour ne pas manifester de curiosité morbide. Il était environ dix-huit heures.

    J'achetai peu de choses: du fromage et du pain en tranches, pour manger dans ma chambre d'hôtel (ce soir-là j'avais décidé d'éviter la compagnie de Tisserand, pour me reposer un peu). Mais j'hésitai quelque temps entre les bouteilles de vin, très diverses, offertes à la convoitise du public. L'ennui c'est que je n'avais pas de tire-bouchon. Par ailleurs, je n'aime pas le vin; ce dernier argument finit par l'emporter, et je me rabattis sur un pack de Tuborg.

    En arrivant à la caisse j'appris que l'homme était mort, par une conversation entre les caissières et un couple qui avait assisté aux opérations de sauvetage, du moins dans leur phase terminale. La femme du couple était infirmière. Elle pensait qu'il aurait fallu lui faire un massage cardiaque, que ça l'aurait peut-être sauvé. Je ne sais pas, je n'y connais rien, mais si c'est ça, pourquoi est-ce qu'elle ne l'a pas fait? Je n'arrive pas à comprendre ce genre d'attitude.

    En tout cas, la conclusion que j'en tire, c'est qu'on peut très facilement passer de vie à trépas – ou bien ne pas le faire – dans certaines circonstances.

    On ne peut pas dire que ç'ait été une mort très digne, avec tous ces gens qui passaient, qui poussaient leurs caddies (on était à l'heure de plus grande affluence), dans cette ambiance de cirque qui caractérise toujours les supermarchés. Je me souviens, il y avait même la chanson publicitaire des Nouvelles Galeries (peut-être l'ont-ils changée depuis); le refrain, en particulier, se composait des paroles suivantes: "Nouvelles Galeries, aujourd'huiii… Chaque jour est un nouveau jour… "

    Quand je suis ressorti, l'homme était toujours là. On avait enveloppé le corps dans des tapis, ou plus probablement des couvertures épaisses, ficelées très serré. Déjà ce n'était plus un homme mais un colis, pesant et inerte, on prenait des dispositions pour son transport.

    Et voilà le travail. Il était dix-huit heures vingt.

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ inconnu ] [ anonymat ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ⇒ B ⇒ Φ · Le sol parle avant le langage.

mort

J'ai si peu vécu que j'ai tendance à m'imaginer que je ne vais pas mourir; il paraît invraisemblable qu'une vie humaine se réduise à si peu de chose; on s'imagine malgré soi que quelque chose va, tôt ou tard, advenir. Profonde erreur. Une vie peut fort bien être à la fois vide et brève. Les journées s'écoulent pauvrement, sans laisser de trace ni de souvenir; et puis, d'un seul coup, elles s'arrêtent.

    Parfois aussi, j'ai eu l'impression que je parviendrais à m'installer durablement dans une vie absente. Que l'ennui, relativement indolore, me permettrait de continuer à accomplir les gestes usuels de la vie. Nouvelle erreur. L'ennui prolongé n'est pas une position tenable: il se transforme tôt ou tard en perceptions nettement plus douloureuses, d'une douleur positive; c'est exactement ce qui est en train de m'arriver.

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ immortalité ] [ insignifiance ] [ absurde ] [ souffrance ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ↔ B ↔ Φ · Ψ = H → H₂O → C. Ne renversez pas l'ordre.

isolement

Je ne devais jamais revoir Jean-Yves Fréhaut; et, d'ailleurs, pourquoi l'aurais-je revu? Au fond, nous n'avions pas vraiment sympathisé. De toute manière on se revoit peu, de nos jours, même dans le cas où la relation démarre dans une ambiance enthousiaste. Parfois ont lieu des conversations haletantes, traitant d'aspects généraux de la vie; parfois aussi, une étreinte charnelle se produit. Bien sûr on échange des numéros de téléphone, mais on se rappelle en général peu. Et même quand on se rappelle, et qu'on se revoit, la désillusion et le désenchantement prennent rapidement la place de l'enthousiasme initial. Croyez-moi, je connais la vie; tout cela est parfaitement verrouillé.

    Cet effacement progressif des relations humaines n'est pas sans poser certains problèmes au roman. Comment en effet entreprendrait-on la narration de ces passions fougueuses, s'étalant sur plusieurs années, faisant parfois sentir leurs effets sur plusieurs générations? Nous sommes loin des Hauts de Hurlevent, c'est le moins qu'on puisse dire. La forme romanesque n'est pas conçue pour peindre l'indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne.

    Si les relations humaines deviennent progressivement impossibles, c'est bien entendu en raison de cette multiplication des degrés de liberté dont Jean-Yves Fréhaut se faisait le prophète enthousiaste. Lui-même n'avait connu, j'en ai la certitude, aucune liaison; son état de liberté était extrême. J'en parle sans acrimonie. C'était, je l'ai dit, un homme heureux; ceci dit, je ne lui envie pas ce bonheur.

Auteur: Houellebecq Michel

Info: Extension du domaine de la lutte

[ rencontre ] [ narration ] [ question ] [ dissolution ] [ libéralisme ] [ critique ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ← B ← Φ · Le collectif ne précède pas l'individu : il le rend possible.